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Jeudi 1 janvier 4 01 /01 /Jan 16:53
« Chaque jour, la jeunesse attend, attend sa chance comme l'attendent les ouvriers, même les vieux. Ils attendent tous, ceux qui sont mécontents et qui réfléchissent. Ils attendent que se lève une force, quelque chose dont ils feront partie, une sorte d'internationale nouvelle, qui ne fera plus les erreurs des anciennes − une possibilité d'en finir une fois pour toutes avec le passé. Et que commence quelque chose de nouveau.

NOUS AVONS COMMENCÉ. »



Proposition I
Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique, ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s'approfondir. Devant l'évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s'indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s'organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s'organisent.

Proposition II
L'inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s'exprime dans la distribution connue des identités politiques n'est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Proposition III
Ceux qui voudraient répondre à l'urgence de la situation par l'urgence de leur réaction ne font qu'ajouter à l'étouffement. Leur façon d'intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l'urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu'il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l'envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Proposition IV
Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Proposition V
A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l'élaboration collective d'une stratégie. N'est mauvais que ce qui nuit à l'accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n'est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Proposition VI
D'un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l'autre, nous voulons répandre l'anarchie.

Proposition VII
Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n'est à ce jour que l'ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C'est cette suspension qu'il nous faut, à son tour, suspendre.




Proposition I

Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s'approfondir. Devant l'évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s'indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s'organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s'organisent.

Scolie

CECI EST UN APPEL. C'est-à-dire qu'il s'adresse à ceux qui l'entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d'argumenter, de convaincre. Nous irons à l'évidence.

L'évidence n'est pas affaire de logique, de raisonnement.

Elle est du côté du sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L'évidence est ce qui se partage ou partage.

Après quoi, toute communication redevient possible, qui n'est plus postulée, qui est à bâtir.

Et cela, ce réseau d'évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l'a si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.

Quant à l'ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s'en tenir : l'empire crève les yeux.

Qu'un régime social à l'agonie n'ait plus d'autre justification à son arbitraire que son absurde détermination − sa détermination sénile − à simplement durer ;

Que la police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée en son cœur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente où elle s'est lancée, que ses propres limites ;

Que cette fuite en avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu'une série sans cesse plus rapprochée de désastres ;

Que la masse des humains s'accommode à coups de mensonges, de cynisme, d'abrutissement ou de cachetons, à cet ordre des choses,

nul ne peut prétendre l'ignorer.

Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : « C'est ainsi » ; la palme de l'infamie revenant aux journalistes, à tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies qu'ils avaient constatées la veille.

Mais ce qui frappe pour l'heure, ce ne sont pas les arrogances de l'empire, c'est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu'il n'y a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à bout, qu' « il y a tant à faire » − ce qui n'est pas différent. Puis, en marge de cette paralysie, le « il faut bien faire quelque chose, n'importe quoi » des activistes.

Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ;

et certes pas du côté d'Attac ou des Tute Bianche.

Le folklore protestataire a cessé de nous distraire.

Dans la dernière décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue ennuyeux dans des bouches encore lycéennes.

Nous avons vu l'anarchisme le plus pur nier aussi ce qu'il ne comprend pas.

Nous avons vu l'économisme le plus plat − celui des amis du Monde diplomatique − devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s'imposer comme unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.

Partout, le militantisme s'est remis à édifier ses constructions branlantes,

ses réseaux dépressifs,

jusqu'à épuisement.

Il n'a pas fallu trois ans aux flics, journalistes et autres bureaucraties informelles pour avoir raison du bref « mouvement anti-mondialisation ». Pour le quadriller. Le diviser en « terrains de lutte » aussi rentables que stériles.

A l'heure qu'il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l'anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.

Ce qui s'oppose à la désolation dominante n'est en définitive qu'une autre désolation, moins bien achalandée. Partout, c'est la même bête idée du bonheur. Les mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le même analphabétisme émotionnel. Le même désert.

Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s'approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n'est pas de la poésie, c'est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d'autres. Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et glose sur le désastre.

Qui dénonce s'exempte.

Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c'est-à-dire avec la même jouissance.

Le désert est le progressif dépeuplement du monde. Le désert est dans la prolifération continue, massive;, programmée des populations − comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l'éprouver.

Que le désert de l'époque ne soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.

Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu'il y a à combattre non comme l'action d'un agent étranger mais comme un ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir, d'empire. Mais cela aussi s'est ajouté à la confusion en vigueur.

Le spectacle n'est pas une abréviation commode de système mass-médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout nous renvoie sans cesse à notre image.

Le biopouvoir n'est pas un synonyme de Sécu, d'Etat-Providence ou d'industrie pharmaceutique, mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.

L'empire n'est pas une sorte d'entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L'empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.

C'est à force de voir l'ennemi comme un sujet qui nous fait face − au lieu de l'éprouver comme un rapport qui nous tient − que l'on s'enferme dans la lutte contre l'enfermement. Que l'on reproduit sous prétexte d' « alternative » le pire des rapports dominants. Que l'on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes.

Nous sommes, à tout moment, partie prenante d'une situation. En son sein, il n'y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l'ensemble des relations, l'ensemble des flux qui la traversent.

Il y a un contexte général − le capitalisme, la civilisation, l'empire, comme on voudra −, un contexte général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu'il n'y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur les autres ou s'ignorent. La « situation normale » est cette absence de situation.

S'organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C'est ce que fait n'importe quelle grève, dans n'importe quel bureau, dans n'importe quelle usine. C'est ce que fait n'importe quelle bande.  N'importe quel maquis. N'importe quel parti révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

S'organiser veut dire : faire consister la situation La rendre réelle, tangible.

La réalité n'est pas capitaliste.

La position prise au sein d'une situation détermine le besoin de s'allier et pour cela d'établir certaines lignes de communication, des circulations plus larges. A leur tour, ces nouvelles liaisons reconfigurent la situation.

La situation qui nous est faite, nous l'appellerons « guerre civile mondiale ». Où rien n'est plus en mesure de borner l'affrontement des forces en présence. Pas même le droit, qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l'affrontement généralisé;

Le NOUS qui s'exprime ici n'est pas un NOUS délimitable, isolé, le NOUS d'un groupe. C'est le NOUS d'une position. Cette position s'affirme dans l'époque comme une double sécession : sécession avec le processus de valorisation capitaliste d'une part, sécession, ensuite, avec tout ce qu'une simple opposition à l'empire, fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc, avec la gauche. Où « sécession » indique moins le refus pratique de communiquer qu'une disposition à des formes de communication si intenses qu'elles arrachent à l'ennemi, là où elles s'établissent, la plus grande partie de ses forces.

Pour faire bref, nous dirons qu'une telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d'irruption, à l'autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l'art du sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux autonomes italiens  pour les autoréductions de masse et  mouvement du 2 Juin pour la joie armée.

Il n'y a plus d'amitié, pour nous, que politique.




Proposition II

L'inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s'exprime dans la distribution connue des identités politiques n'est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Scolie

ICI, ON EXPÉRIMENTE des armes inédites pour disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en bois. Là − en Oregon − on propose de punir de vingt-cinq ans de prison tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L'armée israélienne est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la pacification urbaine. Les experts du monde entier courent s'y émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles, en fait d'élimination des subversifs. L'art de blesser − en blesser un pour en apeurer cent − y atteint, paraît-il des sommets. Et puis il y a le « terrorisme », bien sûr. Soit « toute infraction commise intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d'un pays ». C'est la Commission européenne qui parle. Aux Etats-Unis, il y a plus de prisonniers que de paysans.

A mesure qu'il est réagencé et progressivement repris, l'espace public se couvre de caméras. Ce n'est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c'est surtout qu'elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d'administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout position ; en remplacement des commères et des flâneurs, figures d'un autre âge. Un ancien chef de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s'organisent plutôt qu'elles ne s'indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu'une guerre contre le terrorisme, l'enjeu est d'étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons œuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide − ou troisième guerre mondiale ».

Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d'habitude. Une intimité presque. De mémoire d'homme, l'actualité n'a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l'idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu'à s'effondrer au milieu d'autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s'effondrent à leur tour, dans l'indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l'époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu'en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.

Beaucoup s'étonnent qu'aucune fraction de la gauche ou de l'extrême-gauche, qu'aucune des forces politiques connues ne soit capable de s'opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s'étonner longtemps : rien de ce qui s'exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l'avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n'est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l'Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.

Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d'identités finalement conciliables n'y change rien. L'anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d'Attac et le député de l'UMP partent d'une même amputation. Propagent le même désert.

La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L'assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L'économie, la sphère de l'économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l'on a laissé à la porte de l'assemblée, de tout ce que l'on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.

C'est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde. En les détachant du réseau de choses, d'habitudes, de paroles, de fétiches, d'affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.


La politique classique,  c'est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l'assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu'elle est. Il n'y a pas de société  humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d'autant plus réels qu'ils sont partagés. Et qui coexistent.

La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l'alliance entre ceux qui sont compatibles et l'affrontement entre les irréconciliables.

Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu'il s'est déroulé dans une couche du réel si profonde qu'elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu'en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s'élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c'est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l'on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l'idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l'engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n'est qu'un moyen de s'entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d'un côté, de choses à gérer et de l'autre, d'un océan de moi-je. Qui ont d'ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.

Bien entendu, le cynisme n'est qu'un des traits possibles de l'infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l'apathie, la déficience immunitaire − tout système immunitaire est d'emblée collectif −, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l'insatisfaction chronique, les attachements déniés, l'isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.


A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su bien propager son désert que c'est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. « Nous reconstruirons une société égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun retire les satisfactions qu'il en attend. [...] En ce qui concerne les envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme à mesure des efforts qu'il est prêt à fournir. Là encore il faudra redéfinir le mode d'évaluation de l'effort fourni par chacun », écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticaptialiste et anti-guerre contre le G8 d'Evian dans un texte intitulé Quand on aura aboli le capitalisme et le salariat ! Car c'est là une clef du triomphe de l'empire : parvenir à tenir dans l'ombre, à entourer de silence le terrain même où il manœuvre le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu'à l'idée d'une contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le militant, au terme d'une dure journée de « travail politique », s'affale devant un film d'action.

Lorsqu'ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la politique classique − l'assemblée générale, la réunion, la négociation, la contestation, la revendication −, lorsqu'ils nous entendent parler de monde sensible plutôt que de travail, de papiers, de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent d'un œil apitoyé. « Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train de se résigner au minoritarisme, ils s'enferment dans leur ghetto, ils renoncent à l'élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement. » Mais nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le poids n'est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne n'est dupe du mépris voilé avec lequel ils parlent des soucis « des gens », et qui leur permet d'aller du chômeur au sans-papier, du gréviste à la prostituée sans jamais se mettre en jeu − car ce mépris est une évidence sensible. Leur volonté de « s'élargir » n'est qu'une façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent attendre de la sensiblerie leurs pitoyables effets d'entraînement.


A tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que d'un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connu cette lâcheté.


Par Comité Invisible - Publié dans : Textes - Communauté : BLOGS, en parler ...
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Jeudi 1 janvier 4 01 /01 /Jan 09:39
Proposition III

Ceux qui voudraient répondre à l'urgence de la situation par l'urgence de leur réaction ne font qu'ajouter à l'étouffement. Leur façon d'intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l'urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu'il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l'envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Scolie

NOUS AVONS CONNU, nous connaissons encore, la tentation de l'activisme.

Les contre-sommets, les campagnes contre les expulsions, contre les lois sécuritaires, contre la construction de nouvelles prisons, les occupations, les camps No Border ; la succession de tout cela. La dispersion progressive des collectifs répondant à la dispersion même de l'activité.

Courir après les mouvements.

N'éprouver au coup par coup sa puissance qu'au prix de retourner chaque fois à une impuissance de fond. Payer chaque campagne au prix fort. La laisser consommer toute l'énergie dont nous disposons. Puis aborder la suivante, chaque fois plus essoufflés, plus épuisés, plus désolés.

Et peu à peu, à force de revendiquer, à force de dénoncer, devenir incapables de simplement percevoir ce qui est pourtant supposé être à l'origine de notre engagement, la nature de l'urgence qui nous traverse.

L'activisme est le premier réflexe. La réponse conforme à l'urgence de la situation présente. La mobilisation perpétuelle au nom de l'urgence, avant de sembler un moyen de les combattre, est ce à quoi nous ont habitués nos gouvernements, nos patrons.

Des formes de la vie disparaissent chaque jour, espèces végétales ou animales, expériences humaines, et combien de relations possibles entre formes vivantes et formes de vie. Mais notre sentiment de l'urgence n'est pas tant lié à la vitesse de ces disparitions qu'à leur irréversibilité, et plus encore à notre inaptitude à repeupler le désert.

L'activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l'urgence demeure elle-même à l'intérieur du régime de l'urgence, sans espoir d'en sortir ou de l'interrompre.

L'activiste veut être partout. Il se rend en tout lieu où le conduit le rythme des détraquements de la machine. Partout, il apporte son inventivité pragmatique, l'énergie festive de son opposition à la catastrophe. Incontestablement, l'activiste se bouge. Mais jamais il ne se donne les moyens de penser comment faire. Comment faire pour entraver concrètement l'avancée du désert, pour établir sans attendre des mondes habitables.

Nous désertons l'activisme. Sans oublier ce qui fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une façon d'appréhender la lutte, non par l'angle moral ou idéologique, mais par l'angle technique, tactique.

Le vieux militantisme donne l'exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable dans l'imperméabilité des militants aux situations. Nous nous souvenons de cette scène, à Gênes : une cinquantaine de militants de la LCR brandissent leurs drapeaux rouges labellisés « 100 % à gauche ». Ils sont immobiles, intemporels. Ils vocifèrent leurs slogans calibrés, entourés d'un service d'ordre. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, certains d'entre nous affrontent les lignes de carabiniers, renvoyant les lacrymos, défonçant le dallage des trottoirs pour en faire des projectiles, préparant des cocktails Molotov à partir de bouteilles trouvées dans les poubelles et d'essence tirée des Vespa retournées. A ce propos, les militants parlent d'aventurisme, d'inconscience. Ils prétextent que les conditions ne sont pas réunies. Nous disons que rien ne manquait, que tout était là, sauf eux.

Ce que nous désertons dans le militantisme, c'est cette absence à la situation. Comme nous désertons l'inconsistance à laquelle l'activisme nous condamne.

Les activistes eux-mêmes éprouvent cette inconsistance. Et c'est pourquoi, périodiquement, ils se tournent vers leurs aînés, les militants. Ils leur empruntent des manières, des terrains, des slogans. Ce qui les attire, dans le militantisme, c'est la constance, la structure, la fidélité qui leur manquent. Aussi les activistes en viennent à nouveau à contester, à revendiquer − les « papiers pour tous », la « libre circulation des personnes », le « revenu garanti » ou les « transports gratuits ».

Le problème, avec les revendications, c'est que, formulant des besoins dans des termes qui les rendent audibles par les pouvoirs, elles ne disent d'abord rien de ces besoins, de ce qu'ils appellent de transformations réelles du monde. Ainsi, revendiquer la gratuité des transports ne dit rien de notre besoin de voyager et non de se déplacer, de notre besoin de lenteur.

Mais aussi, les revendications ne font le plus souvent que masquer les conflits réels dont elles énoncent les enjeux. Réclamer les transports gratuits ne fait qu'ajourner dans un certain milieu la diffusion des techniques de fraude. En appeler à la libre circulation des personnes ne fait qu'éluder la question d'échapper, pratiquement, au resserrement du contrôle.

Se battre pour le revenu garanti, c'est, au mieux, se condamner à l'illusion qu'une amélioration du capitalisme est nécessaire pour pouvoir en sortir. Quoi qu'il en soit, l'impasse est toujours la même : les ressources subjectives mobilisées sont peut-être révolutionnaires, elles demeurent insérées dans ce qui se présente comme un programme de réforme radicale. Sous prétexte de dépasser l'alternative entre réforme et révolution, c'est dans une ambiguïté opportune que l'on s'installe.

La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes. Le capitalisme n'aurait pas pu triompher à l'échelle planétaire sans des techniques de pouvoir, des techniques proprement politiques − des techniques, il y en a de toutes sortes, avec ou sans outils, corporelles ou discursives, érotiques ou culinaires, jusqu'aux disciplines et aux dispositifs de contrôle ; et cela n'aide en rien de dénoncer le « règne de la technique ». Les techniques politiques du capitalisme consistent d'abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d'un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes.

Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d'existence et des savoirs qui y sont liés : c'est la raison politique qui commande l'incursion de la médiation marchande dans tous les rapports. Comme il a fallu liquider les sorcières, c'est-à-dire à la fois les savoirs médicinaux et les passages entre les règnes qu'elles faisaient exister, il faut aujourd'hui que les paysans renoncent à semer leurs propres semences, afin d'assurer la mainmise des multinationales de l'agroalimentaire et autres organismes de gestion des politiques agricoles.

Ces techniques politiques du capitalisme, les métropoles contemporaines en forment les points de concentration maximale. Les métropoles sont ce milieu où il n'y a presque rien que l'on puisse, à la fin, se réapproprier. Un milieu dans lequel tout est fait pour que l'humain se rapporte seulement à lui-même, se produise séparément des autres formes d'existence, les côtoie ou les utilise sans jamais les rencontrer.

Sur fond de cette séparation, et pour la rendre durable, on s'est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer outre les rapports marchands.

Le champ de la légalité se confond depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la vie impossible, par le salariat ou l'auto-entreprise, le bénévolat ou le militantisme.

En même temps que ce champ devient toujours plus inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie possible un crime.

Là où les activistes clament « No one is illegal », il faut reconnaître exactement l'inverse : une existence entièrement légale serait aujourd'hui une existence entièrement soumise.

Il y a les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d'initié et les fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions ; les restaus aux frais de la princesse et les amendes qu'on fait sauter. Il y a les voyages dans la soute d'un avion pour franchir une frontière, et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à l'intérieur d'un pays. La fraude dans le métro, le vol à l'étalage, sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d'échanges de graines qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des illégalismes plus fonctionnels que d'autres au système-monde capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d'autres qui sont encouragés, d'autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la première récolte.

Si l'on prend en compte la somme des lois d'exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des espaces que traverse n'importe qui en un jour, il n'est pas une existence, désormais, qui puisse être assurée d'impunité. Les lois, les codes, les décisions de jurisprudence existent qui rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu'ils soient appliqués à la lettre.

Nous ne sommes pas prêts à parier que là où croît le désert croît aussi ce qui sauve. Rien ne peut arriver qui ne commence par une sécession avec tout ce qui fait croître ce désert.

Nous savons que construire une puissance de quelque ampleur prendra du temps. Il y a beaucoup de choses que nous ne savons plus faire. A vrai dire, comme tous les bénéficiaires de la modernisation et de l'éducation dispensée dans nos contrées développées, nous ne savons presque rien faire. Même cueillir des plantes pour en faire non pas un usage décoratif mais culinaire, ou médical, passe désormais au mieux pour archaïque au pire pour sympathique.

Nous faisons un constat simple : n'importe qui dispose d'une certaine quantité de richesses et de savoirs que le simple fait d'habiter ces contrées du vieux monde rend accessibles, et peut les communiser.

La question n'est pas de vivre avec ou sans argent, de voler ou d'acheter, de travailler ou non, mais d'utiliser l'argent que nous avons à accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande.

Et si nous préférons voler que travailler, et auto-produire que voler, ce n'est pas par souci de pureté. C'est parce que les flux de pouvoir qui doublent les flux de marchandises, la soumission subjective qui conditionne l'accès à la survie, sont devenus exorbitants.

Il y aurait bien des manières inappropriées de dire ce que nous envisageons : nous ne voulons ni partir à la campagne ni nous réapproprier des savoirs anciens et les accumuler. Notre affaire n'est pas seulement celle d'une réappropriation de moyens. Ni non plus celle d'une réappropriation de savoirs. Si l'on mettait ensemble tous les savoirs et les techniques, toute l'inventivité déployée dans le champ de l'activisme, on n'obtiendrait pas un mouvement révolutionnaire. C'est une question de temporalité. Une question de construire les conditions où une offensive peut s'alimenter sans s'éteindre, d'établir les solidarités matérielles qui nous permettent de tenir.

Nous croyons qu'il n'y a pas de révolution sans constitution d'une puissance matérielle commune. Nous n'ignorons pas l'anachronisme de cette croyance.

Nous savons qu'il est trop tôt, et aussi bien, qu'il est trop tard, c'est pourquoi nous avons le temps.

Nous avons cessé d'attendre.





Proposition IV

Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Scolie

CHACUN EST QUOTIDIENNEMENT sommé d'admettre combien la question de la « relation entre la vie et la pensée » est naïve, dépassée, et témoigne au fond d'une pure et simple absence de culture. Nous y voyons un symptôme. Car cette évidence n'est qu'un effet de la redéfinition libérale, si fondamentalement moderne, de la distinction entre le public et le privé. Le libéralisme a posé en principe que tout devait être toléré, que tout pouvait être pensé, dès lors que reconnu comme étant sans conséquence directe au niveau de la structure de la société, de ses institutions et du pouvoir d'Etat. N'importe quelle idée peut être admise, son expression doit même être favorisée, dès lors que les règles du jeu social et étatique sont acceptées. Autrement dit, la liberté de pensée de l'individu privé doit être totale, sa liberté de s'exprimer doit en principe l'être tout autant, mais il ne doit pas vouloir les conséquences de sa pensée − pour ce qui concerne la vie collective.

Le libéralisme a peut-être inventé l'individu, mais il l'a inventé d'emblée mutilé. L'individu libéral, qui ne s'exprime jamais mieux, de nos jours, que dans les mouvements pacifistes et citoyens, est cet être qui est censé tenir à sa liberté dans l'exacte mesure où cette liberté n'engage à rien, et ne cherche surtout pas à s'imposer aux autres. Le précepte stupide « ma liberté s'arrête où commence celle des autres » est aujourd'hui reçu comme une vérité indépassable. Même John Stuart Mill, pourtant l'un des relais essentiels de la conquête libérale, a noté qu'une conséquence fâcheuse s'ensuivait : il est permis de tout désirer, à la seule condition que ce ne soit pas désiré trop intensément, que ça ne déborde pas les limites du privé, ou en tout cas celles de la « libre expression » publique.

Ce que nous appelons libéralisme existentiel, c'est l'adhésion à une série d'évidences au cœur desquelles apparaît une essentielle disponibilité du sujet à la trahison. Noua avons été habitués à fonctionner dans cette sorte de sous-régime qui nous rend quittes par avance de l'idée même de trahison. Ce sous-régime émotionnel est le gage que nous avons accepté comme garantie de notre devenir-adulte. Avec, pour les plus zélés, le mirage d'une autarcie affective comme idéal indépassable. Il n'y a pourtant que trop à trahir pour ceux qui se décident à garder un lien avec les promesses, portées sans doute depuis l'enfance, qui continuent de les accompagner.

Parmi les évidences libérales, il y a celle de se comporter, même à l'égard de ses propres expériences, comme un propriétaire. C'est pourquoi ne pas se conduire en individu libéral, c'est d'abord ne pas tenir à ses propriétés. Ou alors il faut donner un autre sens à « propriétés » : non plus ce qui m'appartient en propre, mais ce qui m'attache au monde, et qui à ce titre ne m'est pas réservé, n'a rien à voir ni avec une propriété privée ni avec ce qui est supposé définir une identité (le « Je suis comme ça » et sa confirmation : « Ça c'est bien toi ! »). Si nous rejetons l'idée de propriété individuelle, nous n'avons rien contre les attachements. L'exigence de l'appropriation ou de la réappropriation se réduit pour nous à la question de savoir ce qui nous est approprié, c'est-à-dire adéquat, en termes d'usage, en termes de besoin, en termes de relation à un lieu, à un moment de monde.


Le libéralisme existentiel est l'éthique spontanée adéquate à la social-démocratie envisagée comme idéal politique. Vous ne serez jamais meilleur citoyen que lorsque vous serez capable de renier une relation ou un combat pour garder votre place. Ça n'ira pas toujours sans douleurs, mais c'est précisément là que le libéralisme existentiel est efficace : il prévoit même les remèdes aux malaises qu'il génère. Le chèque à Amnesty, le paquet de café équitable, la manif contre la dernière guerre, boire Daniel Mermet sont autant de non-actes déguisés en gestes qui sauvent. Faites exactement comme d'habitude, c'est-à-dire promenez-vous dans les espaces livrés et faites-y vos courses, les mêmes que toujours, mais en plus, en supplément, donnez-vous bonne conscience ; achetez no logo, boycottez Total Fina Elf, cela doit suffire à vous persuader que l'action politique, au fond, ne demande pas grand-chose, et que vous aussi, vous êtes capables de vous « engager ». Rien de neuf dans ce commerce d'indulgences, mais la difficulté se fait sentir de trancher dans la confusion ambiante. La culture invocatoire de l'autre-monde-possible, la pensée Max Havelaar laissent peu d'espace pour parler d'éthique autrement que sur l'étiquette. La multiplication des associations environnementalistes, humanitaires, « de solidarité » vient opportunément canaliser le mal-être généralisé et contribue ainsi à la perpétuation de l'état des choses, par la valorisation personnelle, la reconnaissance et son lot de subventions « honnêtement » perçues, par le culte, en somme, de l'utilité sociale.

Surtout plus d'ennemis. Tout au plus des problèmes, des abus voire des catastrophes, autant de dangers desquels seuls les dispositifs du pouvoir peuvent nous protéger.

Si l'obsession des fondateurs du libéralisme était l'élimination des sectes, c'est parce qu'en elles se joignaient tous les éléments subjectifs dont la mise au ban formait la condition d'existence de l'Etat moderne. Pour un sectaire, avant tout, la vie est exactement ce qui peut se rendre adéquat à ce qu'une pensée reconnue comme vraie est à même d'exiger − à savoir, une certaine disposition à l'égard des choses et des événements du monde, une façon de ne pas perdre de vue ce qui importe. Il y a une concomitance entre l'apparition de « la société » (et de son corrélat : « l'économie ») et la redéfinition libérale du public et du privé. La communauté sectaire est par elle-même une menace pour ce que désigne le pléonasme « société libérale ». Et ce dans la mesure où elle est une forme d'organisation de la sécession. Là résidait le cauchemar des fondateurs de l'Etat moderne : un pan de collectivité se détache de tout, ruinant ainsi l'idée d'une unité sociale. Deux choses que la « société » ne peut supporter : qu'une pensée puisse être incorporée, c'est-à-dire qu'elle puisse prendre effet sur une existence en termes de conduite de vie ou de manière de vivre ; que cette incorporation puisse être non seulement transmise, mais partagée, communisée. Il n'en faut pas plus pour que l'ON ait pris l'habitude de disqualifier comme « secte » toute expérience collective hors contrôle.

Partout s'est insérée l'évidence du monde marchand. Cette évidence est l'instrument le plus opérant pour déconnecter les buts et les moyens, pour sécréter ainsi la « vie quotidienne » comme un espace d'existence qu'il nous incombe seulement de gérer. La vie quotidienne est ce à quoi nous sommes censés vouloir retourner, comme à l'acceptation d'une nécessaire et universelle neutralisation. Elle est la part toujours grandissante de renoncement à la possibilité d'une joie non différée. Comme dit un ami : elle est la moyenne de tous nos crimes possibles.

Rares sont les collectivités qui peuvent échapper au gouffre qui les attend, à savoir l'écrasement sur l'extrême platitude du réel, la communauté comme comble de l'intensité moyenne, retour des lents délitements maladroitement remplis par quelques banals marivaudages.


La neutralisation est une caractéristique essentielle de la société libérale. Les foyers de neutralisation, où il est requis qu'aucune émotion ne déborde, où chacun est tenu de se contenir, tout le monde les connaît et surtout, tout le monde les vit comme tels : entreprises (mais qu'est-ce qui, aujourd'hui, n'est pas « entreprise » ?), boîtes de nuit, lieux d'activités sportives, centres culturels, etc. La véritable question est de savoir pourquoi, étant entendu que chacun sait à quoi s'en tenir quant à ces lieux, pourquoi, donc, peuvent-ils être malgré tout si courus ? Pourquoi vouloir de préférence, toujours et avant tout le « que rien ne se passe », que rien n'arrive en tout cas qui serait susceptible de provoquer des ébranlements trop profonds ? par habitude ? par désespoir ? par cynisme ? Ou encore : parce que l'on peut ainsi éprouver le délice d'être quelque part tout en n'y étant pas, d'être là tout en étant essentiellement ailleurs ; parce qu'ainsi ce que nous sommes au fond serait préservé au point de n'avoir plus à exister.

Ce sont ces questions « éthiques » qui doivent avant tout être posées, et surtout, ce sont elles que nous retrouvons au cœur même de la politique : comment répondre à la neutralisation affective, à celle des effets potentiels de pensées décisives ? Et aussi : comment les sociétés modernes jouent-elles de ces neutralisations ou plutôt les font jouer comme un rouage essentiel à leur fonctionnement ? Comment nos dispositions à l'atténuation relaient-elles en nous et jusque dans nos expériences collectives l'effectivité matérielle de l'empire ?

L'acceptation de ces neutralisations peut bien sûr aller de pair avec de grandes intensités de création. Vous pouvez expérimenter jusqu'à la folie, à condition d'être une singularité créatrice, et de produire en public la preuve de cette singularité (les « œuvres »). Vous pouvez encore savoir ce que signifie l'ébranlement, mais à condition de l'éprouver seul, et à la limite de le transmettre indirectement. Vous serez alors reconnu comme artiste ou comme penseur, et, pour peu que vous soyez « engagé », vous pourrez jeter à la mer toutes les bouteilles que vous voudrez, avec la bonne conscience de qui voit plus loin et aura prévenu les autres.

Nous avons, comme beaucoup, fait l'expérience de ce que les affects bloqués dans une « intériorité » tournent mal : ils peuvent même tourner en symptômes. Les rigidités que nous observons en nous viennent des cloisons que chacun s'est cru obligé d'édifier pour marquer les limites de sa personne, et pour contenir en elle ce qui ne doit pas déborder. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, ces cloisons viennent à se fissurer et à se briser, alors, quelque chose arrive, qui peut être effroyable, qui a peut-être même essentiellement à voir avec la frayeur, mais une frayeur capable de nous délivrer de la peur. Toute mise en question des limites individuelles, des frontières tracées par la civilisation peut s'avérer salvatrice. Une certaine mise en péril des corps accompagne l'existence de toute communauté matérielle : lorsque les affects et les pensées ne sont plus assignables à l'un ou à l'autre, lorsqu'une circulation s'est comme rétablie, dans laquelle transitent, indifférents aux individus, affects, idées, impressions et émotions. Il faut seulement bien comprendre que la communauté comme telle n'est pas la solution : c'est sa disparition, partout et tout le temps, qui est le problème.

Nous ne percevons pas les humains isolés les uns des autres ni des autres êtres de ce monde ; nous les voyons liés par de multiples attachements, qu'ils ont appris à dénier. Cette dénégation permet de bloquer la circulation affective par laquelle ces multiples attachements sont éprouvés. Ce blocage, à son tour, est nécessaire pour que l'habitude soit prise du régime d'intensité le plus neutre, le plus terne, le plus moyen, celui qui peut faire désirer les vacances, le retour des repas ou les soirées-détente comme un bienfait − c'est-à-dire comme quelque chose de tout aussi neutre, moyen et terne, mais librement décidé. De ce régime d'intensité, il est vrai très occidenté, l'ordre impérial se nourrit.

On nous dira : en faisant l'apologie des intensités émotionnelles expérimentées en commun, vous allez à l'encontre de ce que les êtres vivants réclament pour vivre, à savoir la douceur et le calme − d'ailleurs aujourd'hui vendus au prix fort, comme toute denrée raréfiée. Si l'on veut dire par là que notre point de vue est incompatible avec les loisirs autorisés, même les fanatiques des sports d'hiver pourraient reconnaître que ce ne serait pas une grande perte, de voir brûler toutes les stations de ski et de redonner l'espace aux marmottes. En revanche, nous n'avons rien contre la douceur que tout vivant en tant que vivant porte en lui. « Il se pourrait que vivre soit une chose douce », n'importe quel brin d'herbe le sait mieux que tous les citoyens du monde.





Par Comité Invisible - Publié dans : Textes - Communauté : Littérature engagée
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Samedi 22 novembre 6 22 /11 /Nov 15:06

       Dans le quartier de perdition où vint ma jeunesse, comme pour achever de s'instruire, on eût dit que s'étaient donné rendez-vous les signes précurseurs d'un proche effondrement de tout l'édifice de la civilisation. On y trouvait en permanence des gens qui ne pouvaient être définis que négativement, pour la bonne raison qu'ils n'avaient aucun métier, ne s'occupaient à aucune étude, et ne pratiquaient aucun art. Ils étaient nombreux à avoir participé aux guerres récentes, dans plusieurs des armées qui s'étaient disputé le continent : l'allemande, la française, la russe, l'armée des États-Unis, les deux armées espagnoles, et plusieurs autres encore. Le restant, qui était plus jeune de cinq ou six ans, était venu directement là, parce que l'idée de famille avait commencé à se dissoudre, comme toutes les autres. Nulle doctrine reçue ne modérait la conduite de personne ; et pas davantage ne venait proposer à leur existence quelque but illusoire. Diverses pratiques d'un instant étaient toujours prêtes à exposer, dans la lumière de l'évidence, leur tranquille défense. Le nihilisme est tranchant pour moraliser, dès que l'effleure l'idée de se justifier : l'un volait les banques, qui se glorifiait de ne pas voler les pauvres, et un autre n'avait jamais tué personne quand il n'était pas en colère. Malgré toute cette éloquence disponible, c'étaient les gens les plus imprévisibles d'une heure à l'autre, et parfois assez dangereux. C'est le fait d'être passé par un tel milieu qui m'a permis de dire quelquefois, par la suite, avec la même fierté que le démagogue des Cavaliers d'Aristophane : "J'ai été élevé sur la voie publique, moi aussi !"

     Après tout, c'était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son programme dans la réalité ; et en tout cas ne rien faire d'autre. On s'est parfois étonné, à vrai dire depuis une date extrêmement récente, en découvrant l'atmosphère de haine et de malédiction qui m'a constamment environné et, autant que possible, dissimulé. Certains pensent que c'est à cause de la grave responsabilité que l'on m'a souvent attribuée dans les origines, ou même dans le commandement, de la révolte de mai 1968. Je crois plutôt que ce qui, chez moi, a déplu d'une manière très durable, c'est ce que j'ai fait en 1952. Une reine de France en colère rappelait un jour au plus séditieux de ses sujets : "Il y a de la révolte à imaginer que l'on puisse se révolter."

     C'est bien ce qui est arrivé. Un autre contempteur du monde, autrefois, qui disait qu'il avait été roi dans Jérusalem, avait évoqué le fond du problème, presque avec ces propres paroles : L'esprit tournoie de toutes parts et il revient sur lui-même par de longs circuits. Toutes les révolutions entrent dans l'histoire, et l'histoire n'en regorge point ; les fleuves des révolutions retournent d'où ils étaient sortis, pour couler encore.

     (...)

     Je me flatte de n'avoir à cet égard rien oublié, ni rien appris. Il y avait les rues froides et la neige, et le fleuve en crue : "Dans le mitan du lit - la rivière est profonde." Il y avait les écolières qui avaient fui l'école, avec leurs yeux fiers et leurs douces lèvres ; les fréquentes perquisitions de la police ; le bruit de cataracte du temps. "Jamais plus nous ne boirons si jeunes."

     On peut dire que j'ai toujours aimé les étrangères. Elles venaient de Hongrie et d'Espagne, de Chine et d'Allemagne, de Russie et d'Italie, celles qui ont comblé de joies ma jeunesse. Et plus tard, quand j'avais déjà des cheveux blanc, j'ai perdu le peu de raison que le long cours du temps, à grand-peine, avait peut-être réussi à me donner ; pour une fille de Cordoue. Omar Khayyam, toutes réflexions faites, devait admettre : "Vraiment, les idoles que j'ai aimées si longtemps - m'ont beaucoup déprécié aux yeux des hommes. - J'ai noyé ma gloire dans une coupe peu profonde, - et j'ai vendu ma réputation pour une chanson." Qui pourrait, mieux que moi, sentir la justesse de cette observation ? Mais aussi, qui a méprisé autant que moi la totalité des appréciations de mon époque, et les réputations qu'elle décernait ? La suite était déjà contenue dans le commencement de ce voyage.

     Cela se situait entre l'automne de 1952 et le printemps de 1953, à Paris, au sud de la Seine et au nord de la rue de Vaugirard, à l'est du carrefour de la Croix-Rouge et à l'ouest de la rue Dauphine. Archiloque a écrit : "Tire-nous de quoi boire. - Prends le vin rouge sans remuer la lie. - Car rester sobres à ce poste-là, non, nous ne le pourrons pas."

     Entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s'est si complètement perdue, en buvant quelques verres, on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux.

 

Guy Debord.

Par Henri Graetz - Publié dans : Textes
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Samedi 22 novembre 6 22 /11 /Nov 15:00

" Mais où sont les neiges de demain ? " (André Breton)

Les Directives ont été réalisées par Debord en juin 1963 pour l'unique exposition de l'I.S., Destruktion af R.S.G. 6 : En Kollektiv manifestation af Situationistik International, à la galerie Exi à Odense (Danemark) du 22 juin au 7 juillet 1963. Leur exposition initiale contraste avec leur occultation quasi immédiate. L'existence de ces toiles a certes été signalée dans le texte de présentation composé par Debord, Les situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la politique ou l'art ; mais leur contenu exact, et même leur nombre y étaient passés sous silence. Seule leur nature était divulguée : " Les 'directives' exposées sur des tableaux vides ou sur un tableau abstrait détourné sont à considérer comme des slogans que l'on pourra voir écrits sur des murs. Les titres en forme de proclamation politique de certains tableaux ont bien sûr le même sens de dérision et de retournement du pompiérisme en vogue, qui cherche à s'établir sur une peinture de 'signes purs', incommunicables. " Le compte rendu de l'exposition dans Internationale Situationniste (n° 9, août 1964) n'en fait pas mention.

Les Directives ne font leur réapparition qu'après la disparition de Debord. L'aperçu chronologique placé à la fin de Panégyrique, tome second (1997, posthume) mentionne à l'année 1963 : " Cinq 'directives' tracées sur des toiles. " L'une d'elles, qui porte le n° 2, figure parmi les " preuves iconographiques " rassemblées dans le livre : il s'agit d'une toile grossièrement apprêtée sur laquelle Debord s'est contenté d'inscrire en lettres capitales RÉALISATION DE LA PHILOSOPHIE, et d'apposer le cachet de la section danoise de l'I.S.. Elle apparaît aussi dans le programme télévisuel préparé par Debord juste avant sa mort, Guy Debord, son art et son temps, avec une autre Directive de facture semblable portant l'inscription DÉPASSEMENT DE L'ART. Ces deux toiles font désormais partie de la collection de Paul Destribats. Une troisième, qui porte le n° 4, est connue : sur celle-ci, le mot d'ordre ABOLITION DU TRAVAIL ALIÉNÉ a été peint non sur une toile vierge mais sur une " peinture industrielle " de Pinot Gallizio. Elle appartient à Daniel Buren. Les deux dernières (s'il en existe bien cinq) demeurent inconnues.

L'importance de ces Directives est d'abord liée à une audace formelle : la simple transposition sur la toile de la forme de l'inscription. Par ce geste, Debord se démarquait aussi bien de la peinture lettriste (les " hypergraphies " lettristes privilégiaient plutôt un usage hiéroglyphique, quasi cabalistique, du signe) que des recherches contemporaines de Dotremont. Celui-ci avait expérimenté dès 1948, avec Asger Jorn, une forme de " peinture-mot " ; en 1962, il avait composé ses premiers " logogrammes " , où la recherche calligraphique déployée sur la feuille blanche s'aventure aux confins du lisible, jusqu'à l'invention d'une écriture imaginaire. Les Directives prennent le contre-pied de telles expérimentations : absence de toute recherche esthétique dans la graphie ou la composition picturale ; simplicité, lisibilité immédiate et univoque du message. Comme si l'oeuvre se réduisait à une formule, même à une idée, énoncée de la façon la plus directe.

Cette forme, Debord l'avait déjà adoptée en 1953 pour ce qu'il a présenté bien plus tard comme une de ses " oeuvres " majeures : le mot d'ordre NE TRAVAILLEZ JAMAIS inscrit sur un mur de la rue de Seine. Et c'est en janvier 1963, six mois avant la réalisation des Directives, que cette inscription est révélée dans le n° 8 d'Internationale Situationniste où elle est présentée rétrospectivement comme un " programme préalable au mouvement situationniste " . Elle n'avait sûrement pas été tracée sur un mur choisi au hasard, puisque Debord a toujours tenu à en indiquer la localisation. Il s'agit précisément, tout en bas de la rue de Seine, de l'arrière du Collège des Quatre-Nations abritant l'Institut de France : c'est donc sur le siège, entre autres, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fondée en 1663 par Colbert qu'avait été porté ce beau programme ! Sa teneur s'opposait radicalement à celle des inscriptions académiques, vouées à la célébration du pouvoir et de l'ordre établi ; cependant que sa matérialité éphémère - un graffiti à la craie - moquait la pérennité à laquelle tend l'inscription classique, gravée dans le marbre ou frappée dans le bronze.

En effet, si les Académiciens du Grand Siècle composaient des inscriptions pour pérenniser les hauts faits du règne de Louis XIV, Debord quant à lui en fait autant de programmes en attente de réalisation : l'inscription devient manière de prescrire l'histoire, non plus de l'écrire pour la commémorer. Il a d'ailleurs analysé la transposition de la théorie situationniste en inscriptions comme la preuve essentielle de sa justesse et de sa force. On lit dans l'ouvrage collectif composé par l'I.S. immédiatement après Mai 68, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations : " Il est du reste significatif de constater que les positions, ou les phrases, des deux livres de théorie situationniste parus dans les derniers jours de 1967 se retrouvaient transposés sur les murs de Paris et de plusieurs villes de province par le courant le plus avancé du soulèvement de mai ; la majorité de ces thèses occupait la majorité des murs. Comme il fallait s'y attendre, la théorie situationniste est devenue une force pratique en saisissant les masses. " Et de façon plus lapidaire encore, dans la Préface à la quatrième édition italienne de 'La Société du Spectacle' : " Il existe diverses sortes de livres. Beaucoup ne sont même pas ouverts ; et peu sont recopiés sur les murs. "

Inscriptions portées par dérision sur des toiles, les Directives ne devaient trouver là qu'un support transitoire avant de retourner sur les murs : ainsi accompliraient-elles en actes le programme du dépassement de l'art - et celui de la réalisation de la philosophie aussi bien, en inspirant un mouvement de transformation révolutionnaire du réel. Comment expliquer alors que Debord ait choisi de les occulter, les effacer presque de la mémoire situationniste pendant plus de trente ans ?

Il faut pour le comprendre opérer un rapprochement entre ces Directives et un autre " secret " de l'I.S. : les Thèses de Hambourg. Dans une Note de 1989 publiée (posthume) avec la dernière réédition d'Internationale Situationniste, Debord présente ces Thèses comme " assurément le plus mystérieux de tous les documents qui émanent de l'I.S. " : " Conclusions, volontairement tenues secrètes, d'une discussion théorique et stratégique touchant l'ensemble de la conduite de l'I.S. " , elles auraient été élaborées par Debord, Kotànyi et Vaneigem début septembre 1961 au retour de la Conférence de Göteborg, " dans une série aléatoirement choisie de bars de Hambourg " . " Rien n'a jamais été consigné par écrit concernant cette discussion et ce qu'elle avait conclu. Il a été convenu alors que le plus simple résumé de ces conclusions, riches et complexes, pouvait se ramener à une seule phrase : L'I.S. doit, maintenant, réaliser la philosophie. Cette phrase même ne fut pas écrite. Ainsi, la conclusion a été si bien cachée qu'elle est restée jusqu'à présent secrète. " Comment ne pas noter la coïncidence entre cette conclusion et l'une des Directives ? Si l'on considère d'autre part que l'impératif du dépassement de l'art était aussi une des principales résolutions de la Conférence de Göteborg, la proximité de dates et l'identité partielle de contenu permettent d'interpréter les Directives comme la trace écrite - réputée inexistante - de ces Thèses. Debord, comme souvent, aurait subtilement joué sur les mots : les Directives ne sont pas les Thèses elles-mêmes, elles en sont une sorte de condensé actif ; elles n'ont pas été écrites mais inscrites ; elles constituent des oeuvres plastiques et non des textes.

Les Directives partageaient avec les Thèses une commune vocation au secret. Leur brève exposition à Odense s'inscrivait dans une scénographie étudiée : le visiteur n'avait accès à la " zone de négation " où étaient présentées les peintures qu'après être passé par " une atmosphère d'abri anti-atomique, comme premier séjour qui donne à penser " . Après la traversée de cette caverne symbolique, la contemplation des Directives était comme le terme d'un parcours d'initiation. Avec les mystérieuses Thèses dont elles sont l'écho, elles devaient constituer la doctrine secrète de l'I.S. : une série de commandements formulés avec une simplicité désarmante, dont seuls les esprits les plus forts pouvaient saisir toute la portée. À un tournant dans l'histoire du mouvement, le partage de ce secret scellait un noyau dur de fidèles. Mais poser ainsi les règles absolues d'une nouvelle chevalerie spirituelle, c'était aussi pour Debord une façon de s'identifier plus profondément à deux figures majeures de son imaginaire : Bernard de Clairvaux et Hassan Ibn Sabbah, " Le Vieux de la Montagne " . Au premier l'on a longtemps attribué la règle de l'Ordre des Templiers, citée dans Panégyrique : " Car de notre vie, énonçait rudement en son temps la Règle du Temple, vous ne voyez que l'écorce qui est par dehors... mais vous ne savez pas les forts commandements qui sont dedans. " Le second, prophète retranché dans la citadelle d'Alamur, fut le fondateur de l'Ordre des Assassins ; dans In girum imus nocte et consumimur igni, Debord évoquera " le secret que le Vieux de la Montagne ne transmit, dit-on, qu'à son heure dernière, au plus fidèle lieutenant de ses fanatiques : 'Rien n'est vrai ; tout est permis.' "

Boris Donné.

Par Henri Graetz - Publié dans : Textes
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Samedi 22 novembre 6 22 /11 /Nov 14:52

Il suffit de se considérer pour voir combien lointain semble être l' "homme prudent" dont Gracián traça le portrait. Il suffit d'avoir souffert des passions dont il montre la vanité pour apprécier la difficulté du chemin qu'il trace. Et s'il fallait encore prouver la hauteur intimidante de ses vues, il suffirait de se reporter à l'article que le Dictionnaire des auteurs (Laffont-Bompiani) lui consacre. Retraçant les démêlés de Gracián avec les autorités religieuses qui finiront par l'exiler à Tarazona, l'auteur - anonyme - de la notice ajoute : "Aujourd'hui, les ouvrages de Gracián paraissent beaucoup moins scandaleux que fatiguants par leur affectation et leur verbosité." Si stupéfiant qu'il soit, ce jugement ne saurait parvenir à falsifier l'histoire.

On se contentera de rappeler que les oeuvres morales de Gracián eurent, en leur temps et longtemps après - si l'on excepte la parenthèse du XIXe siècle -, un retentissement extraordinaire sur les plus fins esprits européens. Il y a du Gracián chez La Rochefoucauld, chez Vauvenargues, chez Chamfort, chez La Bruyère, jusqu'à Niestzsche et Schopenhauer, qui le traduisit passionnément et fit de la pensée du jésuite le socle théorique de son pessimisme radical. Car si Gracián fut loué pour la minéralité de son style, c'est évidemment la portée pratique de sa pensée qui est digne d'éloges encore plus vifs. Ici, il convient de préciser que le titre français donné par Amelot de la Houssaie à sa remarquable traduction dénature quelque peu le propos de l'ouvrage dont le titre original - Oráculo Manual y Arte de Prudencia - dit assez bien l'ambition pédagogique. Une pédagogie qui ne serait pas, comme certains esprits serviles sont prompts à le croire, une manière de réussir dans le monde, mais bien plutôt un manuel de résistance à la folie dominante, une conjuration éperdue du règne des apparences. S'il y a combat, chez Gracián, c'est un combat toujours déjà perdu : l'un ne saurait avoir raison du multiple, eût-il la vertu de son côté. Gracián voit que le nombre fait loi, que le pluriel prime le singulier, que la réputation l'emporte sur la vérité ontologique : "Les gens d'éminent mérite dépendent des temps. Il ne leur est pas venu à tous celui qu'ils méritaient ; et, de ceux qui l'ont eu, plusieurs n'ont pas eu le bonheur d'en profiter. D'autres ont été dignes d'un meilleur siècle. Témoignage que tout ce qui est bon ne triomphe pas toujours." Dans ce constat glacé, nulle amertume : la simple affirmation que l'exigence morale se situe désormais au-delà du bien et du mal. Son pessimisme foncier le pousse à voir que l'éthique doit renoncer devant la réalité d'un temps, mais c'est dans la manière de renoncer qu'il jette toutes ses forces, jusqu'à renverser la perspective de son analyse : l'homme prudent n'est pas celui qui se fait gloire de ses qualités, mais bien celui qui a appris à reconnaître en lui sa propre folie, et qui entend la dépasser. La morale de Gracián n'est pas normative : elle imagine moins un idéal qu'elle ne décrit l'état des passions qui façonnent un temps. Elle dit que, si le pire est toujours certain, le meilleur est plus sûr encore - comme on le dirait d'un abri. Elle dit enfin qu'une intelligence du monde qui ne s'incluerait pas dans son examen est condamnée à prouver partout sa fausseté. Ce faisant, elle renonce à la stabilité chimérique de l'"excellence" pour se confondre avec le mouvement de la quête de soi : l'excellence se prouve dans la démarche qui tend vers elle. Elle n'existe que tant qu'on  la reconnaît comme inaccessible et, sitôt atteinte, elle doit être dépassée. Elle ne protège de rien ; ainsi faut-il comprendre ce curieux "Paradoxe critique sur l'héroïsme sans défaut" : "Un héros à l'abri de l'ostracisme d'Athènes n'est pas en Espagne à couvert de la critique : celle-ci l'éloignerait et le proscrirait, comme autrefois, si elle avait un pouvoir égal à son injustice et à sa violence. C'est sur ce caractère de la critique envieuse que j'établis ce paradoxe, lequel condamne d'abord un grand homme qui ne laisserait rien à reprendre en lui  : quelque légère faute échappée à dessein lui est nécessaire pour contenter l'envie, pour repaître la malignité d'autrui ; sans cette adresse, disent les auteurs de cette maxime politique, un mérite le plus universel sera la victoire de ces deux passions." (Le Héros, traduction de Joseph de Courbeville, éditions Champ Libre, 1973.) On le voit : il n'est point de perfection qui ne promette quelque malheur ; on veillera donc à ce que toute perfection ne se donne point comme telle : l'excellence doit faire voir qu'elle est faillible, ou se condamner à la réprobation générale. Ainsi, même l'homme le plus assuré de sa vertu doit concéder au vice, au moment même où il croyait l'avoir vaincu. La morale de Gracián est une ciguë des plus amères, puisqu'elle ne promet aucun oubli.

Reste à faire un sort à cette étiquette de moraliste, devenue si incompréhensiblement dépréciative aujourd'hui, pour évaluer la véritable stature de Baltasar Gracián. Penseur baroque devenu référence classique - Benito Pelgrin a bien montré, dans ses nombreuses et savantes études, en quoi la traduction d'Amelot de la Houssaie avait contribué à éclairer d'une lumière trop crue ce qui était destiné à demeurer dans le clair-obscur d'une "écriture volontairement arcanique [Introduction au Manuel de poche d'hier pour hommes politiques d'aujourd'hui, Éditions libres Hallier, 1978.]" -, jésuite en délicatesse avec sa Compagnie en un temps où le rayonnement intellectuel de celle-ci finissait par être suspect aux yeux de l'Église romaine, Gracián est peut-être à compter au nombre des premiers modernes : homme de la charnière (entre le baroque et le classique, le vice et la vertu, la folie et la raison, l'illusion et la connaissance), il se transforme presque malgré lui en penseur de l'outrepassement ; son oeuvre morale donne à voir comment une ontologie se transforme en cosmogonie, comment l'éthique s'amplifie aux dimensions d'un devenir-monde de l'homme. On comprend alors en quoi cette pensée désespérément fractale a pu passer pour scandaleuse, et pourquoi Nietzsche et Schopenhauer s'y sont tant abreuvés : en son centre, Dieu est devenu une hypothèse inutile. Comme dans la tradition mystique, elle ne cesse de tourner autour d'une absence première, celle d'un créateur qui s'est retiré de sa création. Pensée du retrait, celle qui, constatant l'absence, sait que tout ce qui apparaît ne signe qu'une disparition, et fait du négatif le révélateur de la nature des choses : "Les choses ne passent point pour ce qu'elles sont, mais pour ce dont elles ont l'apparence. Il n'y a guère de gens qui voient jusqu'au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d'avoir bonne intention, si l'action a mauvaise apparence." Affectant la forme d'un manuel, L'Homme de cour est peut-être la première critique moderne du système général d'illusions.

[Note : cette superbe postface a paru en janvier 1997 aux éditions Mille et une Nuits, à la suite du texte complet de "L'Homme de cour" de Baltasar Gracián en poche. Je ne pense pas que cette édition soit encore en vente, Gilles Tordjman s'étant fâché avec l'éditeur, à la suite d'un contre-papier dans 'Les Inrockuptibles' l'accusant de révisionnisme, article qui faisait lui-même suite à un article de Tordjman élogieusement consacré à l'impeccable "L'art de Céline et son Temps" de Michel Bounan. Tordjman écrivit alors une denière chronique dans 'Les Inrocks' : "Les n'importe qui et l'art de leur temps" et claqua la porte, promettant de ne plus écrire pour de telles gens. Cela étant, l'édition de référence de "L'Homme de cour" aux Éditions Champ Libre peut encore se commander, leurs héritiers en ayant repris le catalogue sous l'appellation Éditions Ivrea (une réimpression tapée aux plombs a eu lieu en 2003, sous couverture rouge, 14 euros). Quant à Gilles Tordjman, peut-être un des cinq meilleurs philosophes de son temps, il vient de publier au Castor Astral un très beau petit livre-introduction consacré à Leonard Cohen (2006).] 

Par Henri Graetz - Publié dans : Textes
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