Partager l'article ! Jonathan Swift 1667-1745: TOUT le désigne, en matière d'humour noir, comme le véritable initiateur. Il est impossible, en effet, de coordonner ...
TOUT le désigne, en matière d'humour noir, comme le véritable initiateur. Il est impossible, en effet, de coordonner avant lui les manifestations fugitives d'un tel humour aussi bien, par exemple, chez Héraclite ou chez les Cyniques que dans l'oeuvre des poètes dramatiques anglais du cycle élisabéthain. L'originalité incontestable de Swift, l'unité parfaite de sa production envisagée sous l'angle de l'émotion très spéciale et presque sans précédent qu'elle procure, le caractère indépassable, à ce point de vue, de ses réussites les plus variées justifient historiquement, ici, sa mise en avant. C'est que, contrairement à ce qu'a pu dire Voltaire, il n'a rien d' "un Rabelais perfectionné". De Rabelais, il partage aussi peu que possible le goût de la plaisanterie lourde et innocente et la constante bonne humeur d'après-boire. A Voltaire, l'oppose de même toute la manière de réagir au spectacle de la vie, comme en témoignent si expressément leurs deux masques : l'un en proie à un perpétuel ricanement, celui de l'homme qui a pris les choses par la raison, jamais par le sentiment, et qui s'est enfermé dans le scepticisme, l'autre impassible, glacial, celui de l'homme qui les a prises de la manière inverse et qui a été sans cesse indigné. On a fait observer que Swift "provoque le rire, mais sans en participer". C'est précisément à ce prix que l'humour, au sens où nous l'entendons, peut extérioriser l'élément sublime qui, d'après Freud, lui est inhérent et transcender les formes du comique. A ce titre encore, Swift peut à bon droit passer pour l'inventeur de la plaisanterie féroce et funèbre. La tournure profondément singulière de son esprit lui a inspiré une suite d'apologues et de réflexions de l'ordre de la "Philosophie des vêtements", de la "Méditation sur un balai" qui participent de l'esprit le plus moderne à un degré bouleversant, et font à eux seuls qu'il n'y ait peut-être pas d'oeuvre qui ait moins vieilli.
Les yeux de Swift étaient, paraît-il, si changeants qu'ils pouvaient passer du bleu clair au noir, du candide au terrible. Cette variation s'accorde à merveille avec sa façon de sentir : "J'ai toujours, dit-il, détesté toutes les nations, professions et communautés, et je ne puis aimer que des individus. J'abhorre et je hais surtout l'animal qui porte le nom d'homme, bien que j'aime de tout mon coeur Jean, Pierre, Thomas, etc." Lui qui méprise plus que personne le genre humain n'en est pas moins possédé par un besoin frénétique de justice. Il erre entre les palais de Dublin et sa petite cure de Laracor, anxieux de savoir s'il est fait pour soigner ses saules et jouir des ébats de ses truites ou pour se mêler des affaires de l'Etat. Comme malgré lui, il s'en mêle d'ailleurs, à plusieurs reprises, de la manière la plus active, la plus efficace. "Cet Irlandais, a-t-on pu dire, qui se regarde comme en exil dans son pays, ne parvient pas à fixer ailleurs sa résidence ; cet Irlandais, toujours prêt à dire du mal de l'Irlande, expose pour elle sa fortune, sa liberté, sa vie, et la sauve, pour près d'un siècle, de l'asservissement dont l'Angleterre la menace." De même ce misogyne, l'auteur de la "Lettre à une très jeune personne sur son mariage", est voué dans sa propre vie aux pires complications sentimentales : trois femmes, Varina, Stella et Vanessa, se disputent son amour et, s'il rompt en termes insultants avec la première, il est condamné à voir les deux autres s'entre-déchirer et mourir sans lui avoir accordé leur pardon. Ce prêtre est celui à qui l'une d'elles écrit : "Si j'étais très pieuse, vous seriez le Dieu que j'adorerais." D'un bout à l'autre de sa vie, seule sa misanthropie est la disposition qui ne rencontre aucun correctif et que les événements ne viennent pas démentir. Il avait dit un jour, en montrant un arbre foudroyé : "Je suis comme cet arbre, je mourrai par le sommet." Comme pour avoir souhaité parvenir à "ce degré de félicité sublime qui s'appelle la faculté d'être bien trompé, à l'état paisible et serein qui consiste à être un fou parmi les coquins", il se voit sombrer, en 1736, dans un affaiblissement intellectuel dont, avec une atroce lucidité, il pourra suivre la progression pendant dix ans. Il laisse par testament dix mille livres pour la création d'un hôpital d'aliénés.
Bibliographie (traductions françaises) :
Conte du tonneau, 1721. -- Voyages de Gulliver, 1727. -- Nouveaux mémoires du chevalier Guillaume Temple, 1729. -- Le Grand Mystère ou l'art de méditer sur la garde-robe, 1729. -- L'Art de voler ses maîtres, 1854. -- Opuscules humoristiques, 1859. -- Instructions aux domestiques, suivies des Opuscules humoristiques, etc., 1947.
André Breton.
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