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Jeudi 1 janvier 4 01 /01 /Jan 16:53
« Chaque jour, la jeunesse attend, attend sa chance comme l'attendent les ouvriers, même les vieux. Ils attendent tous, ceux qui sont mécontents et qui réfléchissent. Ils attendent que se lève une force, quelque chose dont ils feront partie, une sorte d'internationale nouvelle, qui ne fera plus les erreurs des anciennes − une possibilité d'en finir une fois pour toutes avec le passé. Et que commence quelque chose de nouveau.

NOUS AVONS COMMENCÉ. »



Proposition I
Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique, ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s'approfondir. Devant l'évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s'indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s'organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s'organisent.

Proposition II
L'inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s'exprime dans la distribution connue des identités politiques n'est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Proposition III
Ceux qui voudraient répondre à l'urgence de la situation par l'urgence de leur réaction ne font qu'ajouter à l'étouffement. Leur façon d'intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l'urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu'il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l'envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Proposition IV
Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Proposition V
A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l'élaboration collective d'une stratégie. N'est mauvais que ce qui nuit à l'accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n'est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Proposition VI
D'un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l'autre, nous voulons répandre l'anarchie.

Proposition VII
Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n'est à ce jour que l'ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C'est cette suspension qu'il nous faut, à son tour, suspendre.




Proposition I

Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s'approfondir. Devant l'évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s'indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s'organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s'organisent.

Scolie

CECI EST UN APPEL. C'est-à-dire qu'il s'adresse à ceux qui l'entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d'argumenter, de convaincre. Nous irons à l'évidence.

L'évidence n'est pas affaire de logique, de raisonnement.

Elle est du côté du sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L'évidence est ce qui se partage ou partage.

Après quoi, toute communication redevient possible, qui n'est plus postulée, qui est à bâtir.

Et cela, ce réseau d'évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l'a si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.

Quant à l'ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s'en tenir : l'empire crève les yeux.

Qu'un régime social à l'agonie n'ait plus d'autre justification à son arbitraire que son absurde détermination − sa détermination sénile − à simplement durer ;

Que la police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée en son cœur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente où elle s'est lancée, que ses propres limites ;

Que cette fuite en avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu'une série sans cesse plus rapprochée de désastres ;

Que la masse des humains s'accommode à coups de mensonges, de cynisme, d'abrutissement ou de cachetons, à cet ordre des choses,

nul ne peut prétendre l'ignorer.

Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : « C'est ainsi » ; la palme de l'infamie revenant aux journalistes, à tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies qu'ils avaient constatées la veille.

Mais ce qui frappe pour l'heure, ce ne sont pas les arrogances de l'empire, c'est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu'il n'y a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à bout, qu' « il y a tant à faire » − ce qui n'est pas différent. Puis, en marge de cette paralysie, le « il faut bien faire quelque chose, n'importe quoi » des activistes.

Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ;

et certes pas du côté d'Attac ou des Tute Bianche.

Le folklore protestataire a cessé de nous distraire.

Dans la dernière décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue ennuyeux dans des bouches encore lycéennes.

Nous avons vu l'anarchisme le plus pur nier aussi ce qu'il ne comprend pas.

Nous avons vu l'économisme le plus plat − celui des amis du Monde diplomatique − devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s'imposer comme unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.

Partout, le militantisme s'est remis à édifier ses constructions branlantes,

ses réseaux dépressifs,

jusqu'à épuisement.

Il n'a pas fallu trois ans aux flics, journalistes et autres bureaucraties informelles pour avoir raison du bref « mouvement anti-mondialisation ». Pour le quadriller. Le diviser en « terrains de lutte » aussi rentables que stériles.

A l'heure qu'il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l'anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.

Ce qui s'oppose à la désolation dominante n'est en définitive qu'une autre désolation, moins bien achalandée. Partout, c'est la même bête idée du bonheur. Les mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le même analphabétisme émotionnel. Le même désert.

Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s'approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n'est pas de la poésie, c'est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d'autres. Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et glose sur le désastre.

Qui dénonce s'exempte.

Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c'est-à-dire avec la même jouissance.

Le désert est le progressif dépeuplement du monde. Le désert est dans la prolifération continue, massive;, programmée des populations − comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l'éprouver.

Que le désert de l'époque ne soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.

Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu'il y a à combattre non comme l'action d'un agent étranger mais comme un ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir, d'empire. Mais cela aussi s'est ajouté à la confusion en vigueur.

Le spectacle n'est pas une abréviation commode de système mass-médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout nous renvoie sans cesse à notre image.

Le biopouvoir n'est pas un synonyme de Sécu, d'Etat-Providence ou d'industrie pharmaceutique, mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.

L'empire n'est pas une sorte d'entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L'empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.

C'est à force de voir l'ennemi comme un sujet qui nous fait face − au lieu de l'éprouver comme un rapport qui nous tient − que l'on s'enferme dans la lutte contre l'enfermement. Que l'on reproduit sous prétexte d' « alternative » le pire des rapports dominants. Que l'on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes.

Nous sommes, à tout moment, partie prenante d'une situation. En son sein, il n'y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l'ensemble des relations, l'ensemble des flux qui la traversent.

Il y a un contexte général − le capitalisme, la civilisation, l'empire, comme on voudra −, un contexte général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu'il n'y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur les autres ou s'ignorent. La « situation normale » est cette absence de situation.

S'organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C'est ce que fait n'importe quelle grève, dans n'importe quel bureau, dans n'importe quelle usine. C'est ce que fait n'importe quelle bande.  N'importe quel maquis. N'importe quel parti révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

S'organiser veut dire : faire consister la situation La rendre réelle, tangible.

La réalité n'est pas capitaliste.

La position prise au sein d'une situation détermine le besoin de s'allier et pour cela d'établir certaines lignes de communication, des circulations plus larges. A leur tour, ces nouvelles liaisons reconfigurent la situation.

La situation qui nous est faite, nous l'appellerons « guerre civile mondiale ». Où rien n'est plus en mesure de borner l'affrontement des forces en présence. Pas même le droit, qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l'affrontement généralisé;

Le NOUS qui s'exprime ici n'est pas un NOUS délimitable, isolé, le NOUS d'un groupe. C'est le NOUS d'une position. Cette position s'affirme dans l'époque comme une double sécession : sécession avec le processus de valorisation capitaliste d'une part, sécession, ensuite, avec tout ce qu'une simple opposition à l'empire, fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc, avec la gauche. Où « sécession » indique moins le refus pratique de communiquer qu'une disposition à des formes de communication si intenses qu'elles arrachent à l'ennemi, là où elles s'établissent, la plus grande partie de ses forces.

Pour faire bref, nous dirons qu'une telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d'irruption, à l'autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l'art du sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux autonomes italiens  pour les autoréductions de masse et  mouvement du 2 Juin pour la joie armée.

Il n'y a plus d'amitié, pour nous, que politique.




Proposition II

L'inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s'exprime dans la distribution connue des identités politiques n'est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Scolie

ICI, ON EXPÉRIMENTE des armes inédites pour disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en bois. Là − en Oregon − on propose de punir de vingt-cinq ans de prison tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L'armée israélienne est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la pacification urbaine. Les experts du monde entier courent s'y émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles, en fait d'élimination des subversifs. L'art de blesser − en blesser un pour en apeurer cent − y atteint, paraît-il des sommets. Et puis il y a le « terrorisme », bien sûr. Soit « toute infraction commise intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d'un pays ». C'est la Commission européenne qui parle. Aux Etats-Unis, il y a plus de prisonniers que de paysans.

A mesure qu'il est réagencé et progressivement repris, l'espace public se couvre de caméras. Ce n'est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c'est surtout qu'elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d'administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout position ; en remplacement des commères et des flâneurs, figures d'un autre âge. Un ancien chef de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s'organisent plutôt qu'elles ne s'indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu'une guerre contre le terrorisme, l'enjeu est d'étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons œuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide − ou troisième guerre mondiale ».

Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d'habitude. Une intimité presque. De mémoire d'homme, l'actualité n'a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l'idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu'à s'effondrer au milieu d'autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s'effondrent à leur tour, dans l'indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l'époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu'en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.

Beaucoup s'étonnent qu'aucune fraction de la gauche ou de l'extrême-gauche, qu'aucune des forces politiques connues ne soit capable de s'opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s'étonner longtemps : rien de ce qui s'exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l'avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n'est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l'Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.

Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d'identités finalement conciliables n'y change rien. L'anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d'Attac et le député de l'UMP partent d'une même amputation. Propagent le même désert.

La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L'assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L'économie, la sphère de l'économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l'on a laissé à la porte de l'assemblée, de tout ce que l'on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.

C'est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde. En les détachant du réseau de choses, d'habitudes, de paroles, de fétiches, d'affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.


La politique classique,  c'est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l'assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu'elle est. Il n'y a pas de société  humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d'autant plus réels qu'ils sont partagés. Et qui coexistent.

La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l'alliance entre ceux qui sont compatibles et l'affrontement entre les irréconciliables.

Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu'il s'est déroulé dans une couche du réel si profonde qu'elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu'en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s'élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c'est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l'on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l'idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l'engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n'est qu'un moyen de s'entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d'un côté, de choses à gérer et de l'autre, d'un océan de moi-je. Qui ont d'ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.

Bien entendu, le cynisme n'est qu'un des traits possibles de l'infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l'apathie, la déficience immunitaire − tout système immunitaire est d'emblée collectif −, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l'insatisfaction chronique, les attachements déniés, l'isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.


A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su bien propager son désert que c'est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. « Nous reconstruirons une société égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun retire les satisfactions qu'il en attend. [...] En ce qui concerne les envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme à mesure des efforts qu'il est prêt à fournir. Là encore il faudra redéfinir le mode d'évaluation de l'effort fourni par chacun », écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticaptialiste et anti-guerre contre le G8 d'Evian dans un texte intitulé Quand on aura aboli le capitalisme et le salariat ! Car c'est là une clef du triomphe de l'empire : parvenir à tenir dans l'ombre, à entourer de silence le terrain même où il manœuvre le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu'à l'idée d'une contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le militant, au terme d'une dure journée de « travail politique », s'affale devant un film d'action.

Lorsqu'ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la politique classique − l'assemblée générale, la réunion, la négociation, la contestation, la revendication −, lorsqu'ils nous entendent parler de monde sensible plutôt que de travail, de papiers, de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent d'un œil apitoyé. « Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train de se résigner au minoritarisme, ils s'enferment dans leur ghetto, ils renoncent à l'élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement. » Mais nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le poids n'est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne n'est dupe du mépris voilé avec lequel ils parlent des soucis « des gens », et qui leur permet d'aller du chômeur au sans-papier, du gréviste à la prostituée sans jamais se mettre en jeu − car ce mépris est une évidence sensible. Leur volonté de « s'élargir » n'est qu'une façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent attendre de la sensiblerie leurs pitoyables effets d'entraînement.


A tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que d'un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connu cette lâcheté.


Par Comité Invisible - Publié dans : Textes - Communauté : BLOGS, en parler ...
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Jeudi 1 janvier 4 01 /01 /Jan 09:39
Proposition III

Ceux qui voudraient répondre à l'urgence de la situation par l'urgence de leur réaction ne font qu'ajouter à l'étouffement. Leur façon d'intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l'urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu'il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l'envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Scolie

NOUS AVONS CONNU, nous connaissons encore, la tentation de l'activisme.

Les contre-sommets, les campagnes contre les expulsions, contre les lois sécuritaires, contre la construction de nouvelles prisons, les occupations, les camps No Border ; la succession de tout cela. La dispersion progressive des collectifs répondant à la dispersion même de l'activité.

Courir après les mouvements.

N'éprouver au coup par coup sa puissance qu'au prix de retourner chaque fois à une impuissance de fond. Payer chaque campagne au prix fort. La laisser consommer toute l'énergie dont nous disposons. Puis aborder la suivante, chaque fois plus essoufflés, plus épuisés, plus désolés.

Et peu à peu, à force de revendiquer, à force de dénoncer, devenir incapables de simplement percevoir ce qui est pourtant supposé être à l'origine de notre engagement, la nature de l'urgence qui nous traverse.

L'activisme est le premier réflexe. La réponse conforme à l'urgence de la situation présente. La mobilisation perpétuelle au nom de l'urgence, avant de sembler un moyen de les combattre, est ce à quoi nous ont habitués nos gouvernements, nos patrons.

Des formes de la vie disparaissent chaque jour, espèces végétales ou animales, expériences humaines, et combien de relations possibles entre formes vivantes et formes de vie. Mais notre sentiment de l'urgence n'est pas tant lié à la vitesse de ces disparitions qu'à leur irréversibilité, et plus encore à notre inaptitude à repeupler le désert.

L'activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l'urgence demeure elle-même à l'intérieur du régime de l'urgence, sans espoir d'en sortir ou de l'interrompre.

L'activiste veut être partout. Il se rend en tout lieu où le conduit le rythme des détraquements de la machine. Partout, il apporte son inventivité pragmatique, l'énergie festive de son opposition à la catastrophe. Incontestablement, l'activiste se bouge. Mais jamais il ne se donne les moyens de penser comment faire. Comment faire pour entraver concrètement l'avancée du désert, pour établir sans attendre des mondes habitables.

Nous désertons l'activisme. Sans oublier ce qui fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une façon d'appréhender la lutte, non par l'angle moral ou idéologique, mais par l'angle technique, tactique.

Le vieux militantisme donne l'exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable dans l'imperméabilité des militants aux situations. Nous nous souvenons de cette scène, à Gênes : une cinquantaine de militants de la LCR brandissent leurs drapeaux rouges labellisés « 100 % à gauche ». Ils sont immobiles, intemporels. Ils vocifèrent leurs slogans calibrés, entourés d'un service d'ordre. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, certains d'entre nous affrontent les lignes de carabiniers, renvoyant les lacrymos, défonçant le dallage des trottoirs pour en faire des projectiles, préparant des cocktails Molotov à partir de bouteilles trouvées dans les poubelles et d'essence tirée des Vespa retournées. A ce propos, les militants parlent d'aventurisme, d'inconscience. Ils prétextent que les conditions ne sont pas réunies. Nous disons que rien ne manquait, que tout était là, sauf eux.

Ce que nous désertons dans le militantisme, c'est cette absence à la situation. Comme nous désertons l'inconsistance à laquelle l'activisme nous condamne.

Les activistes eux-mêmes éprouvent cette inconsistance. Et c'est pourquoi, périodiquement, ils se tournent vers leurs aînés, les militants. Ils leur empruntent des manières, des terrains, des slogans. Ce qui les attire, dans le militantisme, c'est la constance, la structure, la fidélité qui leur manquent. Aussi les activistes en viennent à nouveau à contester, à revendiquer − les « papiers pour tous », la « libre circulation des personnes », le « revenu garanti » ou les « transports gratuits ».

Le problème, avec les revendications, c'est que, formulant des besoins dans des termes qui les rendent audibles par les pouvoirs, elles ne disent d'abord rien de ces besoins, de ce qu'ils appellent de transformations réelles du monde. Ainsi, revendiquer la gratuité des transports ne dit rien de notre besoin de voyager et non de se déplacer, de notre besoin de lenteur.

Mais aussi, les revendications ne font le plus souvent que masquer les conflits réels dont elles énoncent les enjeux. Réclamer les transports gratuits ne fait qu'ajourner dans un certain milieu la diffusion des techniques de fraude. En appeler à la libre circulation des personnes ne fait qu'éluder la question d'échapper, pratiquement, au resserrement du contrôle.

Se battre pour le revenu garanti, c'est, au mieux, se condamner à l'illusion qu'une amélioration du capitalisme est nécessaire pour pouvoir en sortir. Quoi qu'il en soit, l'impasse est toujours la même : les ressources subjectives mobilisées sont peut-être révolutionnaires, elles demeurent insérées dans ce qui se présente comme un programme de réforme radicale. Sous prétexte de dépasser l'alternative entre réforme et révolution, c'est dans une ambiguïté opportune que l'on s'installe.

La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes. Le capitalisme n'aurait pas pu triompher à l'échelle planétaire sans des techniques de pouvoir, des techniques proprement politiques − des techniques, il y en a de toutes sortes, avec ou sans outils, corporelles ou discursives, érotiques ou culinaires, jusqu'aux disciplines et aux dispositifs de contrôle ; et cela n'aide en rien de dénoncer le « règne de la technique ». Les techniques politiques du capitalisme consistent d'abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d'un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes.

Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d'existence et des savoirs qui y sont liés : c'est la raison politique qui commande l'incursion de la médiation marchande dans tous les rapports. Comme il a fallu liquider les sorcières, c'est-à-dire à la fois les savoirs médicinaux et les passages entre les règnes qu'elles faisaient exister, il faut aujourd'hui que les paysans renoncent à semer leurs propres semences, afin d'assurer la mainmise des multinationales de l'agroalimentaire et autres organismes de gestion des politiques agricoles.

Ces techniques politiques du capitalisme, les métropoles contemporaines en forment les points de concentration maximale. Les métropoles sont ce milieu où il n'y a presque rien que l'on puisse, à la fin, se réapproprier. Un milieu dans lequel tout est fait pour que l'humain se rapporte seulement à lui-même, se produise séparément des autres formes d'existence, les côtoie ou les utilise sans jamais les rencontrer.

Sur fond de cette séparation, et pour la rendre durable, on s'est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer outre les rapports marchands.

Le champ de la légalité se confond depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la vie impossible, par le salariat ou l'auto-entreprise, le bénévolat ou le militantisme.

En même temps que ce champ devient toujours plus inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie possible un crime.

Là où les activistes clament « No one is illegal », il faut reconnaître exactement l'inverse : une existence entièrement légale serait aujourd'hui une existence entièrement soumise.

Il y a les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d'initié et les fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions ; les restaus aux frais de la princesse et les amendes qu'on fait sauter. Il y a les voyages dans la soute d'un avion pour franchir une frontière, et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à l'intérieur d'un pays. La fraude dans le métro, le vol à l'étalage, sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d'échanges de graines qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des illégalismes plus fonctionnels que d'autres au système-monde capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d'autres qui sont encouragés, d'autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la première récolte.

Si l'on prend en compte la somme des lois d'exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des espaces que traverse n'importe qui en un jour, il n'est pas une existence, désormais, qui puisse être assurée d'impunité. Les lois, les codes, les décisions de jurisprudence existent qui rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu'ils soient appliqués à la lettre.

Nous ne sommes pas prêts à parier que là où croît le désert croît aussi ce qui sauve. Rien ne peut arriver qui ne commence par une sécession avec tout ce qui fait croître ce désert.

Nous savons que construire une puissance de quelque ampleur prendra du temps. Il y a beaucoup de choses que nous ne savons plus faire. A vrai dire, comme tous les bénéficiaires de la modernisation et de l'éducation dispensée dans nos contrées développées, nous ne savons presque rien faire. Même cueillir des plantes pour en faire non pas un usage décoratif mais culinaire, ou médical, passe désormais au mieux pour archaïque au pire pour sympathique.

Nous faisons un constat simple : n'importe qui dispose d'une certaine quantité de richesses et de savoirs que le simple fait d'habiter ces contrées du vieux monde rend accessibles, et peut les communiser.

La question n'est pas de vivre avec ou sans argent, de voler ou d'acheter, de travailler ou non, mais d'utiliser l'argent que nous avons à accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande.

Et si nous préférons voler que travailler, et auto-produire que voler, ce n'est pas par souci de pureté. C'est parce que les flux de pouvoir qui doublent les flux de marchandises, la soumission subjective qui conditionne l'accès à la survie, sont devenus exorbitants.

Il y aurait bien des manières inappropriées de dire ce que nous envisageons : nous ne voulons ni partir à la campagne ni nous réapproprier des savoirs anciens et les accumuler. Notre affaire n'est pas seulement celle d'une réappropriation de moyens. Ni non plus celle d'une réappropriation de savoirs. Si l'on mettait ensemble tous les savoirs et les techniques, toute l'inventivité déployée dans le champ de l'activisme, on n'obtiendrait pas un mouvement révolutionnaire. C'est une question de temporalité. Une question de construire les conditions où une offensive peut s'alimenter sans s'éteindre, d'établir les solidarités matérielles qui nous permettent de tenir.

Nous croyons qu'il n'y a pas de révolution sans constitution d'une puissance matérielle commune. Nous n'ignorons pas l'anachronisme de cette croyance.

Nous savons qu'il est trop tôt, et aussi bien, qu'il est trop tard, c'est pourquoi nous avons le temps.

Nous avons cessé d'attendre.





Proposition IV

Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Scolie

CHACUN EST QUOTIDIENNEMENT sommé d'admettre combien la question de la « relation entre la vie et la pensée » est naïve, dépassée, et témoigne au fond d'une pure et simple absence de culture. Nous y voyons un symptôme. Car cette évidence n'est qu'un effet de la redéfinition libérale, si fondamentalement moderne, de la distinction entre le public et le privé. Le libéralisme a posé en principe que tout devait être toléré, que tout pouvait être pensé, dès lors que reconnu comme étant sans conséquence directe au niveau de la structure de la société, de ses institutions et du pouvoir d'Etat. N'importe quelle idée peut être admise, son expression doit même être favorisée, dès lors que les règles du jeu social et étatique sont acceptées. Autrement dit, la liberté de pensée de l'individu privé doit être totale, sa liberté de s'exprimer doit en principe l'être tout autant, mais il ne doit pas vouloir les conséquences de sa pensée − pour ce qui concerne la vie collective.

Le libéralisme a peut-être inventé l'individu, mais il l'a inventé d'emblée mutilé. L'individu libéral, qui ne s'exprime jamais mieux, de nos jours, que dans les mouvements pacifistes et citoyens, est cet être qui est censé tenir à sa liberté dans l'exacte mesure où cette liberté n'engage à rien, et ne cherche surtout pas à s'imposer aux autres. Le précepte stupide « ma liberté s'arrête où commence celle des autres » est aujourd'hui reçu comme une vérité indépassable. Même John Stuart Mill, pourtant l'un des relais essentiels de la conquête libérale, a noté qu'une conséquence fâcheuse s'ensuivait : il est permis de tout désirer, à la seule condition que ce ne soit pas désiré trop intensément, que ça ne déborde pas les limites du privé, ou en tout cas celles de la « libre expression » publique.

Ce que nous appelons libéralisme existentiel, c'est l'adhésion à une série d'évidences au cœur desquelles apparaît une essentielle disponibilité du sujet à la trahison. Noua avons été habitués à fonctionner dans cette sorte de sous-régime qui nous rend quittes par avance de l'idée même de trahison. Ce sous-régime émotionnel est le gage que nous avons accepté comme garantie de notre devenir-adulte. Avec, pour les plus zélés, le mirage d'une autarcie affective comme idéal indépassable. Il n'y a pourtant que trop à trahir pour ceux qui se décident à garder un lien avec les promesses, portées sans doute depuis l'enfance, qui continuent de les accompagner.

Parmi les évidences libérales, il y a celle de se comporter, même à l'égard de ses propres expériences, comme un propriétaire. C'est pourquoi ne pas se conduire en individu libéral, c'est d'abord ne pas tenir à ses propriétés. Ou alors il faut donner un autre sens à « propriétés » : non plus ce qui m'appartient en propre, mais ce qui m'attache au monde, et qui à ce titre ne m'est pas réservé, n'a rien à voir ni avec une propriété privée ni avec ce qui est supposé définir une identité (le « Je suis comme ça » et sa confirmation : « Ça c'est bien toi ! »). Si nous rejetons l'idée de propriété individuelle, nous n'avons rien contre les attachements. L'exigence de l'appropriation ou de la réappropriation se réduit pour nous à la question de savoir ce qui nous est approprié, c'est-à-dire adéquat, en termes d'usage, en termes de besoin, en termes de relation à un lieu, à un moment de monde.


Le libéralisme existentiel est l'éthique spontanée adéquate à la social-démocratie envisagée comme idéal politique. Vous ne serez jamais meilleur citoyen que lorsque vous serez capable de renier une relation ou un combat pour garder votre place. Ça n'ira pas toujours sans douleurs, mais c'est précisément là que le libéralisme existentiel est efficace : il prévoit même les remèdes aux malaises qu'il génère. Le chèque à Amnesty, le paquet de café équitable, la manif contre la dernière guerre, boire Daniel Mermet sont autant de non-actes déguisés en gestes qui sauvent. Faites exactement comme d'habitude, c'est-à-dire promenez-vous dans les espaces livrés et faites-y vos courses, les mêmes que toujours, mais en plus, en supplément, donnez-vous bonne conscience ; achetez no logo, boycottez Total Fina Elf, cela doit suffire à vous persuader que l'action politique, au fond, ne demande pas grand-chose, et que vous aussi, vous êtes capables de vous « engager ». Rien de neuf dans ce commerce d'indulgences, mais la difficulté se fait sentir de trancher dans la confusion ambiante. La culture invocatoire de l'autre-monde-possible, la pensée Max Havelaar laissent peu d'espace pour parler d'éthique autrement que sur l'étiquette. La multiplication des associations environnementalistes, humanitaires, « de solidarité » vient opportunément canaliser le mal-être généralisé et contribue ainsi à la perpétuation de l'état des choses, par la valorisation personnelle, la reconnaissance et son lot de subventions « honnêtement » perçues, par le culte, en somme, de l'utilité sociale.

Surtout plus d'ennemis. Tout au plus des problèmes, des abus voire des catastrophes, autant de dangers desquels seuls les dispositifs du pouvoir peuvent nous protéger.

Si l'obsession des fondateurs du libéralisme était l'élimination des sectes, c'est parce qu'en elles se joignaient tous les éléments subjectifs dont la mise au ban formait la condition d'existence de l'Etat moderne. Pour un sectaire, avant tout, la vie est exactement ce qui peut se rendre adéquat à ce qu'une pensée reconnue comme vraie est à même d'exiger − à savoir, une certaine disposition à l'égard des choses et des événements du monde, une façon de ne pas perdre de vue ce qui importe. Il y a une concomitance entre l'apparition de « la société » (et de son corrélat : « l'économie ») et la redéfinition libérale du public et du privé. La communauté sectaire est par elle-même une menace pour ce que désigne le pléonasme « société libérale ». Et ce dans la mesure où elle est une forme d'organisation de la sécession. Là résidait le cauchemar des fondateurs de l'Etat moderne : un pan de collectivité se détache de tout, ruinant ainsi l'idée d'une unité sociale. Deux choses que la « société » ne peut supporter : qu'une pensée puisse être incorporée, c'est-à-dire qu'elle puisse prendre effet sur une existence en termes de conduite de vie ou de manière de vivre ; que cette incorporation puisse être non seulement transmise, mais partagée, communisée. Il n'en faut pas plus pour que l'ON ait pris l'habitude de disqualifier comme « secte » toute expérience collective hors contrôle.

Partout s'est insérée l'évidence du monde marchand. Cette évidence est l'instrument le plus opérant pour déconnecter les buts et les moyens, pour sécréter ainsi la « vie quotidienne » comme un espace d'existence qu'il nous incombe seulement de gérer. La vie quotidienne est ce à quoi nous sommes censés vouloir retourner, comme à l'acceptation d'une nécessaire et universelle neutralisation. Elle est la part toujours grandissante de renoncement à la possibilité d'une joie non différée. Comme dit un ami : elle est la moyenne de tous nos crimes possibles.

Rares sont les collectivités qui peuvent échapper au gouffre qui les attend, à savoir l'écrasement sur l'extrême platitude du réel, la communauté comme comble de l'intensité moyenne, retour des lents délitements maladroitement remplis par quelques banals marivaudages.


La neutralisation est une caractéristique essentielle de la société libérale. Les foyers de neutralisation, où il est requis qu'aucune émotion ne déborde, où chacun est tenu de se contenir, tout le monde les connaît et surtout, tout le monde les vit comme tels : entreprises (mais qu'est-ce qui, aujourd'hui, n'est pas « entreprise » ?), boîtes de nuit, lieux d'activités sportives, centres culturels, etc. La véritable question est de savoir pourquoi, étant entendu que chacun sait à quoi s'en tenir quant à ces lieux, pourquoi, donc, peuvent-ils être malgré tout si courus ? Pourquoi vouloir de préférence, toujours et avant tout le « que rien ne se passe », que rien n'arrive en tout cas qui serait susceptible de provoquer des ébranlements trop profonds ? par habitude ? par désespoir ? par cynisme ? Ou encore : parce que l'on peut ainsi éprouver le délice d'être quelque part tout en n'y étant pas, d'être là tout en étant essentiellement ailleurs ; parce qu'ainsi ce que nous sommes au fond serait préservé au point de n'avoir plus à exister.

Ce sont ces questions « éthiques » qui doivent avant tout être posées, et surtout, ce sont elles que nous retrouvons au cœur même de la politique : comment répondre à la neutralisation affective, à celle des effets potentiels de pensées décisives ? Et aussi : comment les sociétés modernes jouent-elles de ces neutralisations ou plutôt les font jouer comme un rouage essentiel à leur fonctionnement ? Comment nos dispositions à l'atténuation relaient-elles en nous et jusque dans nos expériences collectives l'effectivité matérielle de l'empire ?

L'acceptation de ces neutralisations peut bien sûr aller de pair avec de grandes intensités de création. Vous pouvez expérimenter jusqu'à la folie, à condition d'être une singularité créatrice, et de produire en public la preuve de cette singularité (les « œuvres »). Vous pouvez encore savoir ce que signifie l'ébranlement, mais à condition de l'éprouver seul, et à la limite de le transmettre indirectement. Vous serez alors reconnu comme artiste ou comme penseur, et, pour peu que vous soyez « engagé », vous pourrez jeter à la mer toutes les bouteilles que vous voudrez, avec la bonne conscience de qui voit plus loin et aura prévenu les autres.

Nous avons, comme beaucoup, fait l'expérience de ce que les affects bloqués dans une « intériorité » tournent mal : ils peuvent même tourner en symptômes. Les rigidités que nous observons en nous viennent des cloisons que chacun s'est cru obligé d'édifier pour marquer les limites de sa personne, et pour contenir en elle ce qui ne doit pas déborder. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, ces cloisons viennent à se fissurer et à se briser, alors, quelque chose arrive, qui peut être effroyable, qui a peut-être même essentiellement à voir avec la frayeur, mais une frayeur capable de nous délivrer de la peur. Toute mise en question des limites individuelles, des frontières tracées par la civilisation peut s'avérer salvatrice. Une certaine mise en péril des corps accompagne l'existence de toute communauté matérielle : lorsque les affects et les pensées ne sont plus assignables à l'un ou à l'autre, lorsqu'une circulation s'est comme rétablie, dans laquelle transitent, indifférents aux individus, affects, idées, impressions et émotions. Il faut seulement bien comprendre que la communauté comme telle n'est pas la solution : c'est sa disparition, partout et tout le temps, qui est le problème.

Nous ne percevons pas les humains isolés les uns des autres ni des autres êtres de ce monde ; nous les voyons liés par de multiples attachements, qu'ils ont appris à dénier. Cette dénégation permet de bloquer la circulation affective par laquelle ces multiples attachements sont éprouvés. Ce blocage, à son tour, est nécessaire pour que l'habitude soit prise du régime d'intensité le plus neutre, le plus terne, le plus moyen, celui qui peut faire désirer les vacances, le retour des repas ou les soirées-détente comme un bienfait − c'est-à-dire comme quelque chose de tout aussi neutre, moyen et terne, mais librement décidé. De ce régime d'intensité, il est vrai très occidenté, l'ordre impérial se nourrit.

On nous dira : en faisant l'apologie des intensités émotionnelles expérimentées en commun, vous allez à l'encontre de ce que les êtres vivants réclament pour vivre, à savoir la douceur et le calme − d'ailleurs aujourd'hui vendus au prix fort, comme toute denrée raréfiée. Si l'on veut dire par là que notre point de vue est incompatible avec les loisirs autorisés, même les fanatiques des sports d'hiver pourraient reconnaître que ce ne serait pas une grande perte, de voir brûler toutes les stations de ski et de redonner l'espace aux marmottes. En revanche, nous n'avons rien contre la douceur que tout vivant en tant que vivant porte en lui. « Il se pourrait que vivre soit une chose douce », n'importe quel brin d'herbe le sait mieux que tous les citoyens du monde.





Par Comité Invisible - Publié dans : Textes - Communauté : Littérature engagée
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Dimanche 23 novembre 7 23 /11 /Nov 23:28
 

II



Le lecteur aura déjà compris que nous n’entendions pas seulement par nuisances ce que ce monde veut bien désigner lui-même comme tel : ses divers excès, ainsi isolés comme dysfonctionnements accidentels, au même titre que ces « bavures » dont un aveu occasionnel voudrait dissimuler l’abjection qu’est l’existence même d’une police. Car le fait même que les hommes doivent apprendre de spécialistes la réalité de ce qu’ils font, voir certifier de « source autorisée » le caractère plus ou moins nocif de produits qu’ils ont par ailleurs fabriqués (c’est-à-dire qu’ils puissent aussi bien l’ignorer), qu’ils soient donc si bien séparés des moyens et des résultats de leur activité qu’ils en ignorent la nature exacte, voilà selon nous la nuisance qui contient toutes les autres. Ce n’est rien d’autre qu’un mode de production, et tout ce qui réclame respectueusement à l’État qui en est le gardien de bien vouloir en modérer les effets incontrôlés ne fait que s’enfoncer complaisamment dans la dépossession, et pousse à la roue de la bureaucratisation du monde. Bureaucratisation qui, ne pouvant évidemment pas supprimer les nuisances, ambitionne de parvenir à en manipuler la perception.

Sans doute eût-il été possible, an de ramener chaque nuisance particulière à la totalité de la praxis sociale, de présenter cette Encyclopédie selon un plan « phénoménologique » : de nous élever de la perception immédiate des nuisances à leur production sociale, et de là à l’État comme nuisance absolue, contrôlant cette production et en aménageant la perception, en programmant les seuils de tolérance. Un tel procédé d’exposition aurait eu l’avantage de présenter explicitement les réalités considérées comme des moments d’une totalité organique. Mais, justement parce qu’il s’agit d’une totalité organique, il y a constante action réciproque entre ses divers moments, et l’on se heurte donc à la difculté formelle de faire chaque fois apparaître la relation entre le particulier et le général, sans pour autant noyer les déterminations comme dans un brouillard de pollution où tous les veaux aux hormones sont gris… Pour éviter cela, il faut tout d’abord mettre de côté certaines relations et médiations, considérer les phénomènes dans leur isolement apparent. Et donc, avec son allure d’évidence, sa manière de commencer par le concret sensible, un tel plan est lui-même parfaitement artificiel, puisqu’il doit feindre d’ignorer, quand il traite de la perception immédiate, que ce point de départ est en même temps un produit social, un résultat de tout le processus : certes, c’est bien la sensation qui nous instruit, mais cet éducateur a lui-même été éduqué. Et, comme l’écrivait Crevel, « ce clavecin sensible, comment s’étonner qu’il ne réponde pas juste, s’il continue d’être touché, pincé injustement. » (Le Clavecin de Diderot). Matérialiste dans sa pratique du conditionnement, le pouvoir moderne rêve de réaliser à sa manière la fiction du Traité des sensations de Condillac ; il ne s’agit plus de transformer une statue en homme en la dotant des divers sens et donc des sensations à partir desquelles il élaborera ses facultés, mais à l’inverse de transformer les hommes en esclaves robotisés par la sélection des sensations à partir desquelles ils ne pourront développer qu’une multiforme faculté à se soumettre : puisque les hommes sont le produit des conditions, il s’agit de créer des conditions inhumaines.

Un tel projet policier n’est bien sûr qu’une tendance, qui se heurte, comme nous l’avons dit plus haut, à la limite objective de toute bureaucratisation : il faut en même temps faire participer les gens (pour travailler comme pour consommer) à ce à quoi il faut leur interdire de participer. Ainsi tous les dirigeants gémissent-ils après une passivité active, une soumission pleine d’initiatives, etc. Cependant, cette expropriation de tous les moyens pratiques d’une expérience sensible à partir de laquelle pourraient se former goût, jugement, etc., bref une autonomie individuelle, cette expropriation a déjà connu des succès assez dramatiques pour que nous ne puissions invoquer comme point de départ et comme base de notre critique une perception commune immédiate qui contiendrait en germe l’ensemble de nos conclusions contre ce monde. On voit bien plutôt comment cette perception immédiate, même quand elle est obligée de constater la dégradation de la réalité environnante, sait indéniment s’ingénier à ne pas conclure. Quant à nous, nos conclusions ne viennent pas tant de nos sensations, de notre perception immédiate des nuisances, qu’elles ne les orientent et ne les déterminent : il faut s’être déjà xé un critère de ce qui est supportable et de ce qui ne l’est pas pour décider insupportable tel ou tel aspect de la dégradation des conditions d’existence, que toléreront parfaitement toutes sortes d’honnêtes citoyens. Car encore une fois la seule limite objective au supportable, c’est la mort ; et c’est une limite dont on ne peut tirer aucun critère de jugement une fois qu’on l’a franchie. Ainsi voit-on que du côté subjectif également, la sensation n’est pas un donné mais un acquis, un produit, un résultat pratique.

Le lecteur est maintenant en droit de se demander d’où viennent donc, puisque ce n’est pas de notre perception immédiate, et qu’il ne s’agit certainement pas de vérité révélée, nos conclusions contre ce monde, qui nous rendent si sensibles à ses développements, si allergiques à ce qui semble enchanter tant de gens, que certains ne manqueront pas de nous ranger dans la catégorie des paranoïaques, là où cette société range, physiquement s’il le faut, ceux qui ne se sont pas rangés eux-mêmes. Nous satisferons d’autant plus volontiers une aussi légitime curiosité qu’il nous semblerait utile et instructif que tous ceux qui se mêlent de publier leur opinion sur la société agissent de même, et nous disent un peu comment ils sont parvenus à concevoir ces opinions, à quoi elles leur servent, bref, comment ils vivent et comment ils ont vécu. Qu’ils s’en abstiennent le plus souvent démontre une fois de plus que les intellectuels patentés ne peuvent rien dire de l’intérêt (combien ?) qu’ils trouvent à leurs idées. Ils préfèrent nous faire le coup de l’objectivité désincarnée, quand ce n’est pas celui du bluff prophétique. Quant à nous, l’éclat de notre génie nous permet fort bien d’en distinguer les limites, et nous sommes tout à fait capables de le qualier historiquement. Nous pouvons montrer que nos opinions, de quelque manière qu’on les juge et pour si peu qu’elles concordent avec les préjugés dominants, ne sont ni le résultat de longues et fastidieuses études, ni celui d’une révélation intellectuelle soudaine. Mais plutôt d’une navigation aventureuse à travers les courants d’une époque, au gré des occasions et des rencontres.

La plupart d’entre nous ont fait ces choix élémentaires qui, pour autant que l’on s’y tienne, gouvernent une vie comme « premiers principes hors de discussion », à une époque où le projet de réaménager l’ensemble de la vie selon les impératifs de la domination de classe ne possédait pas encore tous ses moyens matériels, mais se manifestait surtout comme rêve technocratique et cybernétique d’une société paciée, comme publicité euphorique pour les premiers résultats de la production marchande de masse. Grands ensembles, automobiles, maisons de la culture, loisirs, tout cela dont l’envahissement commençait à peine prétendait incarner le bonheur à portée de main, la n du calvaire historique par la grâce de la technique. Mais le relatif retard de la France dans l’accès à cette abondance marchande rendait en même temps possible de la voir venir, d’autant mieux qu’étaient ici accessibles, en même temps que le terrain urbain où s’était disposée la mémoire de toutes les luttes de classes modernes, les souvenirs précis de divers aspects des luttes révolutionnaires de la période précédente (tels qu’ils avaient pu se formuler dans le surréalisme ou le marxisme révolutionnaire, c’est-à-dire antistalinien). Cette rencontre d’un passé inachevé et d’un futur inaccompli dans un présent incertain (la n de la guerre d’Algérie ayant liquidé les illusions antifascistes et montré que ce qui se mettait en place avec le gaullisme n’était rien d’autre qu’un capitalisme moderne) a permis que le bonheur marchand dont on nous rebattait les oreilles fût perçu comme quelque chose qui n’allait pas du tout de soi, qui n’allait en tout cas pas de nous.

Dans une telle conjoncture historique, où existait encore dans la vie quotidienne le terrain à partir duquel ce qui n’était pas devenu familier pouvait être connu, ou du moins jugé, un peu de goût, quelques connaissances ou simplement le refus du vieillissement programmé, le pressentiment vague d’une vie possible, sufsaient à faire naître le désir d’un changement d’une tout autre nature que celui envisagé par la société dominante. À partir de là, une certaine conséquence dans la pratique de ce désir menait inéluctablement à redécouvrir l’ensemble du projet révolutionnaire né sur la base de la lutte du prolétariat depuis deux siècles et, dans le même mouvement, à reconnaître que son champ d’application était encore étendu et approfondi par une société qui prétendait faire servir ses moyens matériels toujours accrus à la seule perpétuation de l’avilissement, de la passivité et de l’ennui. Rien moins que fortuitement, c’était précisément à une telle reformulation du projet révolutionnaire à la lumière du possible historique que se consacraient depuis plusieurs années ceux qui, en se regroupant dans une Internationale situationniste, avaient d’emblée marqué leur volonté de remettre en jeu dans cette époque les formes organisationnelles de l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, de parier sur un retour de la révolution sociale. Venus de l’art, de sa crise et du projet de son dépassement dans une activité qui se réapproprierait tous les moyens modernes d’action sur le milieu et sur le comportement (programme résumé par la définition d’une vie libre comme « construction de situations »), ils apportaient dans la discussion des problèmes de la révolution moderne, connée jusque-là, sur un mode plutôt académique, à quelques groupuscules rescapés de l’écrasement par la contre-révolution stalinienne, une liberté d’allure qui allait rapidement permettre de les poser dans leurs termes authentiques. Comme ils l’afrmaient eux-mêmes en 1963 avec une belle assurance : « C’est ainsi qu’à partir de l’art moderne – de la poésie –, de son dépassement, de ce que l’art moderne a cherché et promis, à partir de la place nette, pour ainsi dire, qu’il a su faire dans les valeurs et les règles du comportement quotidien, on va voir maintenant reparaître la théorie révolutionnaire qui était venue dans la première moitié du XIXe siècle à partir de la philosophie (de la réflexion critique sur la philosophie, de la crise et de la mort de la philosophie). »

La supériorité, mesurable à ses effets pratiques, de l’I.S. sur toutes les sectes ultra-gauchistes (dont l’exhumation culturelle après 1968 est elle-même plutôt due au succès de celle-ci, à la nécessité de le minimiser, qu’à leur propre efcacité), ainsi que sur les partisans d’un anarchisme réduit à une existence fossilisée, avait sa base dans l’expérience qu’avaient faite dans la sphère de l’art les situationnistes, et en premier lieu Guy Debord, de l’usure de tous les moyens d’expression conventionnels, expérience qui, transportée sur le terrain de la pratique révolutionnaire, permit de créer l’appel d’air indispensable, là où dépérissaient en vase clos les idées héritées de l’époque précédente. La distance critique pratiquée par l’I.S. dans l’emploi de tous les éléments théoriques préexistants, on peut la qualier d’artistique au sens où elle a gardé de l’expérience de l’art moderne l’intelligence de l’expression formelle comme moyen d’action qui doit prouver son efcacité en tant que tel, sans qu’elle puisse jamais lui être garantie par une vérité objective qui s’imposerait par la simple démonstration, sur le modèle des sciences exactes. Comme le disait Marx lui-même en 1844, en ceci plus voyou que savant, malgré ce qu’il a cru devoir feindre par la suite : «  La critique n’est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion. Elle n’est pas un bistouri, mais une arme. Son objet, c’est son ennemi qu’elle veut, non pas réfuter, mais anéantir. »

Et c’est pourquoi, dans une nouvelle époque de la guerre sociale, le désabusement sur les pouvoirs du langage, anéantissant la vieille illusion idéologique selon laquelle serait déposée dans les mots une vérité intemporellement efciente, préservée de l’épreuve de sa vérication dans les conflits historiques, cette pratique anti-idéologique qui trouvait son application à l’intérieur de l’expression formelle dans l’usage du détournement, a permis à l’I.S. de formuler les besoins révolutionnaires de la société plus radicalement que n’importe quel autre groupe extrémiste, alors même qu’elle utilisait encore à ses débuts des notions d’origine léniniste ; mais d’une manière qui contenait la possibilité d’aller plus loin, contrairement à d’autres qui défendaient sans doute des positions plus avancées, mais qui les défendaient pour ne pas les quitter. Voilà donc quelle était en ces années soixante la « vérité centrale essentiellement scandaleuse » de l’I.S., l’explication de son style et de son pouvoir de séduction sur une génération qui ne voyait elle-même dans ce monde rien à respecter et qui, quelle que pût être par ailleurs son ignorance, était disposée à entendre là « le son musical de la vérité » : la puissance irrésistible de son propre esprit intérieur venant à sa rencontre. Ainsi, dès 1967, à partir du scandale de Strasbourg, les thèses de l’I.S., que l’intelligentsia soumise avait voulu croire si ésotériques, commençaient à être largement connues et à rencontrer des individus décidés à en faire quelque chose à la première occasion. Le climat passionnel s’améliorait.

Ce bref aperçu du mouvement d’une époque est bien sûr rétrospectif. Tout n’était pas si clair sur le moment, alors que ces années se pressaient vers leur superbe aboutissement de 1968. Chacun devait trouver à travers la confusion, au hasard des rencontres, le l que tendent le possible et le nécessaire au-dessus de l’abandon à la vie comme elle va. Mais le mouvement général de l’époque était plus fort que la tendance à l’inertie, et les individus les plus divers étaient poussés vers leur rencontre dans ce mois de mai qui allait tranquillement proclamer à la face du monde son intention de réinventer la vie. Anticipant avec une belle audace sur tout le développement par lequel les problèmes de la société de classes allaient se compliquer indéfiniment pour rendre tangible la nécessité de sa suppression, la révolution de Mai afrmait simplement qu’ils peuvent être résolus : que les hommes font leur propre histoire, et qu’il ne tient qu’à eux de la faire consciemment. Il fallait en quelque sorte que ce futur possible acquière une existence, aussi fugace soit-elle, pour qu’il puisse devenir pleinement réel et avoir une influence sur ce qui existe. Il fallait qu’il cède une première fois la place à ce qui préexistait pour qu’au cours de sa seconde percée dans l’existence, comme quelque chose qui a déjà été et doté d’une force tant physique que morale, intérieure et extérieure, il puisse enfin prétendre à l’hégémonie universelle avec le sentiment qu’elle lui revient de droit. Mais cette seconde percée ne saurait plus être l’irruption innocente qui peut superbement ignorer les difcultés de la réalisation historique parce qu’elle n’a affaire qu’à elle-même, à sa propre jubilation d’exister, et qu’elle se satisfait d’être là, dans un présent insoucieux du lendemain, dans ce dimanche de la vie qui donne un instant congé au malheur historique. Le charme qu’exerce pour longtemps un tel moment n’est pas en contradiction avec ce caractère d’innocence : il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions qui ont permis à une telle innocence de produire de si grands résultats, et où seulement elle pouvait naître, ne pourront jamais revenir.

La suite fut à tous égards plus difcile. Nous nous attacherons, dans l’Histoire de dix ans qui fera suite à ce Discours préliminaire, à décrire les développements qu’a connus ce monde aux prises avec la possibilité historique de son abolition. Disons seulement ici que ce mouvement d’approfondissement matériel de la séparation, précipité par la crise sociale qui a poussé toutes les classes propriétaires à renforcer leurs lignes de défense bureaucratiques-technologiques, a dialectiquement obligé à dépasser la part d’approximation qu’avaient nécessairement eue les formulations critiques de la période précédente, produites dans l’un des moins hautement développés parmi les pays modernes. La tâche ne consiste plus maintenant à aigrir le mécontentement partout en suspens en faisant connaître une théorie générale condamnant l’ordre des choses, mais elle consiste plutôt en une tâche opposée : actualiser cette condamnation universelle et la rendre à nouveau concrète en la mettant en liaison avec la multiplicité des mécontentements partiels désormais exprimés ; c’est-à-dire en même temps en supprimant sa forme de résultat xe, de pensée déterminée et solidiée. Bref, il s’agit encore une fois de récrire les théories à l’aide des faits, et de les rendre ainsi plus aptes à être introduites dans la pratique.

Cette longue digression nous ramène donc nalement à son point de départ, la question du procédé d’exposition de cette Encyclopédie. En effet, celui que nous avons choisi se prête tout particulièrement à cette tâche de poursuivre le jugement du monde commencé par la théorie révolutionnaire en accomplissant en même temps le jugement de la théorie par le monde. Car « la conscience possède les deux moments : celui du savoir et celui de l’objectivité qui est le négatif à l’égard du savoir » (Hegel). Ainsi l’ordre alphabétique, par son arbitraire même, contient-il une espèce d’humour objectif riche en possibilités par la contradiction à surmonter à laquelle il confronte. D’une part, pour qui s’en sert avec toute la mauvaise foi qui s’impose dans l’emploi d’un procédé aussi conventionnel, il fonctionne comme cette part de formalisation contraignante, de règle, nécessaire à tout jeu collectif. D’autre part, il agence une rencontre formellement fortuite, quoique profondément nécessaire, où ce ne sont plus seulement les réalités immédiates que recense le dictionnaire qui voient leur apparence de choses qui vont de soi dissoutes par la critique historique, mais aussi la critique historique qui doit abandonner la xité de ses anciens résultats et reconquérir sa vérité en se retrouvant elle-même dans la lutte contre ce que ce monde devient.

Car il faut bien admettre que tout continue, et voir comment, au-delà d’une première vérification historique des thèses générales de la critique révolutionnaire, c’est surtout depuis quinze ans l’organisation dominante du mensonge social, son approfondissement par tous les moyens matériels dont elle dispose, plutôt que la communication de cette critique à travers une contestation pratique, qui en a conrmé la vérité. Et l’on ne saurait se féliciter d’une telle conrmation comme de celle d’une hypothèse scientique, car la vérité d’une théorie révolutionnaire est tout entière suspendue à sa capacité à devenir une force pratique en cristallisant les besoins sociaux d’une époque. Il y a donc d’autant moins là de quoi se féliciter, sur le vieux modèle de l’observation désincarnée sous-marxiste, que ces progrès de la falsication rongent inéluctablement les réalités directement vécues auxquelles il est encore possible de comparer les ersatz distribués par le spectacle, à partir desquelles il est possible de les critiquer. Ne pouvant faire en sorte que les gens en soient réellement satisfaits, on essaye du moins de leur ôter tout point de comparaison, an que leur insatisfaction, ainsi privée des moyens de juger, retombe dans le malaise incommunicable, dans l’irrationalité. Il s’agit que l’amnésie historique, par la soumission à l’éternel présent sans devenir du spectacle, fasse perdre, avec l’intelligence du passé, le sens du possible.

Tant qu’en se posant pratiquement en sujet historique le prolétariat ne simplie pas tous les problèmes apparemment insolubles de ce monde, en les réduisant à ce dénominateur commun qu’est sa propre existence, la société de classes vit de ses contradictions indéfiniment compliquées, de leur fractionnement et de l’équilibre que l’État maintient entre elles. Ainsi, par exemple, chaque cas de pollution industrielle, faute d’être l’occasion pour un mouvement de contestation de mettre pratiquement en avant le programme révolutionnaire d’arrêt de la production anti-historique, vient-il seulement démontrer la nécessité du contrôle étatique. Cette dialectique de la décomposition et du renforcement a son champ d’action dans toute la vie aliénée (par exemple comme dialectique de la suppression et de la reconstitution) et caractérise la période de latence où nous nous trouvons, où tous ceux qui ne sont plus dupes de l’organisation du mensonge social restent néanmoins privés des moyens pratiques de la conscience, et laissent par là même l’initiative à l’ennemi. L’inltration de toute la vie par le spectacle marchand qui lui semblait auparavant extérieur peut certes généraliser le dégoût de ce monde, mais ne peut à elle seule faire naître le goût du dépassement pratique : il faut pour cela, l’appétit venant en mangeant, avoir déjà goûté au renversement possible, et d’abord à ce premier renversement de la séparation qu’est la communication des raisons de l’insatisfaction, qui la transforme en refus conscient.

Il nous semble donc que dans cette passe où nous nous trouvons, et dont il nous appartient de trouver l’issue, les mots gardent toute leur importance. Mots de passe, ils sont l’enjeu d’une course de vitesse entre la dévalorisation par la prostitution intellectuelle – ils sont alors de passe comme les maisons du même nom – et leur emploi cohérent par la reconnaissance pratique qui en recharge le sens. Dégradation de la conscience et conscience de la dégradation. Tant que la société restera divisée en classes antagonistes, c’est toujours de la prise de parti dans ce conflit que naîtra l’intelligence historique. On a pu voir en Pologne comment le mouvement social qui affronte l’État bureaucratique a commencé à créer pour lui-même, avec les conditions pratiques du dialogue, le milieu d’existence de la vérité absent partout ailleurs. Nous n’en sommes pas là en France, mais puisque l’on peut légitimement appliquer à notre situation un « calendrier polonais » qui rend compte, concentrées dans le temps par un processus révolutionnaire, d’échéances historiques universelles, nous dirons que nous nous trouvons actuellement à ce point où il importe, pour la transmettre aux affrontements plus profonds qui suivront, d’assurer contre le confusionnisme et la falsication, la mémoire de ce qui a déjà été fait, de communiquer en la développant la vérité des luttes qui ont commencé à diviser cette société en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse.

Depuis 1968, plusieurs mouvements prolétariens ont menacé en Europe la société de classes en tentant d’organiser à partir de leurs assemblées un dialogue égalitaire d’où puisse émerger la conscience totale de leur lutte. Ils ont été vaincus, et ont chaque fois disparu sans pouvoir défendre, avec leur vérité, la continuité d’un processus historique conscient et cumulatif. En Pologne au contraire, après les affrontements de 1970-1971, et plus encore après ceux de 1976, le développement d’activités tout d’abord défensives (éditions clandestines, « université volante », comités contre la répression, journaux ouvriers, etc.) a permis non seulement de sauver le mouvement de la démoralisation, mais aussi de préparer les grandes grèves révolutionnaires d’août 1980 ; et d’installer ainsi dans le système bureaucratique le germe de sa dissolution dénitive.

La fonction transitoirement défensive que nous assignons à cette Encyclopédie est donc d’y maintenir vivants et actifs la mémoire historique et le langage critique autonome dont le besoin social, qui existe de manière latente, occulté par l’organisation confusionniste des apparences, se manifestera avec éclat lors de la prochaine crise révolutionnaire. En Pologne, les intellectuels qui ont cherché à remplir cette fonction critique contre le système du mensonge dominant, s’ils ont commencé par n’être que des dissidents, au sens le plus authentique de ce terme galvaudé, ont pu ensuite rejoindre le parti prolétarien de la vérité en actes dont ils avaient contribué à préparer l’organisation. Ceux qui dans Solidarité sont restés des « experts », qui ont donc cherché à sauver un pouvoir de spécialistes à l’intérieur d’un mouvement fondamentalement anti-hiérarchique, ont cependant pu le faire parce que la critique sans compromis de toute spécialisation intellectuelle n’avait pas été poussée assez loin par les éléments honnêtement décidés à saboter leur fonction dans le système ; et aussi bien sûr parce que la majorité des travailleurs a nalement toléré ces « experts » incontrôlés, quoiqu’ils aient été dénoncés en tant que tels à plusieurs reprises. Mais précisément à ce moment, une théorie critique plus profonde, ne ménageant aucune hiérarchie du savoir, aurait pu devenir une arme décisive entre les mains des travailleurs radicaux.

Quant à nous, nous pouvons légitimement nous dire des déserteurs de la culture ofcielle : étant donné la qualité de son personnel actuel, il ne paraîtra sans doute pas trop présomptueux d’afrmer que chacun d’entre nous aurait pu réussir très facilement dans n’importe laquelle des carrières qu’elle propose. Et l’efcacité de cette Encyclopédie se mesurera, entre autres, à notre capacité de susciter dans le camp ennemi d’autres désertions, de la part de ceux qui sont susceptibles de comprendre que nous leur donnons un meilleur emploi de leurs talents et de leurs connaissances. Mais nous sommes bien décidés à ne laisser subsister parmi nous aucune sorte de prestige intellectuel susceptible de fonder une autorité quelconque sur la suite du processus. Aussi appliquerons-nous sans exception la règle pratique de l’anonymat à tous les textes que nous publierons. Cette règle permettra de sélectionner parmi les transfuges ceux qui sont effectivement décidés à ruiner leur spécialité et le système qui les emploie, sans rechercher un prestige subversif qui les mettrait en mesure de se vendre ensuite un peu plus cher que leurs collègues. Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. L’anonymat permettra en même temps à certains spécialistes de collaborer à notre entreprise sans s’exposer inutilement aux représailles que pourrait entraîner la divulgation d’informations sur les ignominies particulières qu’ils sont en position de connaître.

Pour en revenir enn à notre procédé d’exposition, aux avantages de l’ordre alphabétique, outre que sa souplesse permet plus facilement d’organiser les contributions, qui peuvent être de natures fort diverses, d’un réseau assez informel de collaborateurs, elle permet également de traiter n’importe quel sujet à n’importe quel moment, ce qui, on en conviendra, est un grand avantage pour une publication qui devra aussi tenir la chronique des nuisances courantes. Dans la mesure où il est encore plus arbitraire qu’un autre, l’ordre alphabétique peut être utilisé avec un humour au moins égal à celui des premiers encyclopédistes, dont on sait qu’ils jouèrent sur les intitulés de rubriques pour tromper les censeurs qui, lisant chacun ce qui d’après son titre semblait relever de sa spécialité, se trouvaient face à un texte auquel ils ne trouvaient rien à redire faute d’être compétents sur le sujet traité. Pour notre part nous n’avons pas, pour l’instant du moins, à faire passer nos idées en contrebande en mettant à prot la division du travail dans la censure étatique, mais nous avons à contrecarrer le travail de la division par lequel les catégories de la pensée dominante parviennent encore à censurer le désir révolutionnaire dans la tête des gens. Non seulement nous ferons danser les catégories fétichisées en mettant en lumière, à propos de chaque réalité considérée, ses relations avec l’ensemble des réalités aliénées, mais aussi en ramenant tout cela au point de vue pratique du renversement possible qui permet de juger cette aliénation. Ainsi, nous nous faisons fort de réaliser une Encyclopédie qui, même si elle ne devait jamais, étant donné l’abondance de la matière, dépasser la lettre B, n’en porterait pas moins sur la totalité.

Notre entreprise est sans aucun doute extrêmement ambitieuse, mais la manière dont nous en avons exposé la nécessité historique aura, nous l’espérons, convaincu le lecteur que nous possédons les qualités requises pour la mener à bien. Nous sommes si peu présomptueux que nous ne prétendons pas être également intelligents sur tous les points où il nous faut nous réapproprier les connaissances monopolisées par ce mode de production, mais uniquement avoir le génie d’avancer ainsi en éclaireurs du mouvement social qui devra réaliser cette tâche dans la pratique. Il s’agit d’une entreprise de longue haleine, mais nous nous flattons d’en voir d’ici la n de ce siècle l’importance reconnue par ses ennemis comme par ses partisans.


Dans notre prochain numéro :


HISTOIRE DE DIX ANS

Esquisse d’un tableau historique

des progrès de l’aliénation sociale





COMMENT PASSENT UNE ÉPOQUE ET SA CHANCE
LA MÉMOIRE CHERCHE À RENOUER
LE FIL DU TEMPS
POUR SORTIR
DU
LABYRINTHE DE
TROUBLE ET DE GRIEFS
DONT LE SUSPENS D’UNE RÉVOLUTION
INACHEVÉE PROLONGE INDÉFINIMENT LES DÉTOURS


(Les deux parties de ce texte « Discours préliminaire », parues sans signature, constituaient le fascicule 1 du tome I de l’Encyclopédie des Nuisances, ainsi démarrée. Pour la date de parution, on peut lire sur la couverture : « Discours préliminaire – 1 – Novembre 1984 – Trimestriel ».)

 

Encyclopédie des Nuisances, novembre 1984.

Par Henri Graetz - Publié dans : Encyclopédie des Nuisances - Communauté : Littérature engagée
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Dimanche 23 novembre 7 23 /11 /Nov 23:21
 

HISTOIRE DE DIX ANS

esquisse d’un tableau historique

des progrès

de l’aliénation sociale



Quand nous pensons à ces dix années, à la forme qu’elles ont donnée à l’esprit du temps, à la trame qu’elles ont tissée, sur laquelle les gures de l’inconscience brodent leurs prévisibles entrelacs, nous pensons d’abord à l’impuissance, puis à l’inquiétude. Impuissance des individus dont la vie entière est plus que jamais soumise aux délirantes exigences du système de la production présente, et que leur pitoyable bavardage justicatif, comme leur faux cynisme ou leur affectation d’euphorie, ne font que rendre plus manifeste. Inquiétude qui s’empare d’eux quand ils voient, et ils le voient presque à chaque instant, que les compensations qu’ils ont cru trouver à leur renoncement sont, même en tant que très pauvres satisfactions matérielles, extrêmement précaires : car elles sont partout empoisonnées par la réalité du travail aliéné qui est à leur origine, et dont leur prolifération n’a fait qu’étaler la misère et la nocivité.

Malgré cette décomposition objective du support matériel de l’illusion, l’inquiétude qui ronge l’immense majorité de nos contemporains, et avant tout ces faux riches qui sont les véritables « nouveaux pauvres » (ceux que l’inversion du mensonge ofciel dénomme ainsi étant en revanche les pauvres de toujours), les employés du système qui accèdent à sa fausse richesse, cette inquiétude ne les pousse aucunement à la révolte. Elle semble au contraire les faire s’accrocher encore plus désespérément aux réalités de synthèse distribuées par la production marchande, comme le névrosé s’accroche aux symptômes de sa maladie, substituts d’une satisfaction qui n’a pas eu lieu. Très généralement, on a vu depuis dix ans se renforcer les liens par lesquels les hommes restent attachés à leur malheur ; liens qui, s’ils n’avaient nulle part été rompus, s’étaient un moment relâchés. Et dans le même temps on a vu ce malheur, le malheur historique de l’aliénation sociale, s’universaliser au point de ne plus rien épargner de ce qui constituait autrefois la vie immédiate, avec ses satisfactions bornées.

Ce monde n’est donc en aucune façon devenu plus aimable, mais il a cependant réussi à restaurer l’idée qu’il est le seul possible. Pour briser la complicité des hommes avec ce qui les tue, leur préférence pour ce qui est à leur détriment, il faut en effet qu’existe et soit perçue une alternative pratique qui présente à chacun la possibilité d’un accroissement de force, de richesse directement vécue. La peur de la liberté n’est pas une fatalité supra-historique, elle est déterminée par une situation précise où ce qui serait libéré, par la rupture de l’adhésion névrotique au mécanisme du malheur, n’aurait pas d’emploi direct faute de projet collectif cristallisant les désirs de l’époque, et reviendrait donc contre le sujet, pour le séparer des autres, comme folie. La pensée dialectique est l’au-delà de cette folie, mais pour franchir ce tournant obscur, le « point nocturne de la contradiction », il faut que la conscience se connaisse et soit reconnue dans la communication avec d’autres consciences. La raison dialectique est d’abord déraison par rapport à la pensée dominante : c’est en démasquant le caractère partiel de cette dernière, et en formulant exactement, en fonction des conditions données, le projet de son dépassement, qu’elle devient elle-même pleinement raison. La victoire de l’ordre ancien consiste précisément à empêcher cela, à repousser la pensée critique dans l’unilatéral de la pure dénonciation ou de l’interprétation arbitraire, et ainsi à la contaminer de sa propre irréalité : la positivité sans histoire et la négativité sans projet se font alors face comme deux miroirs qui se renvoient indéniment le vide qui les sépare, et les emplit.

Nous considérerons la dégradation des conditions subjectives de la révolution, et les progrès de l’aliénation qu’elle a permis, en centrant notre analyse sur quelques moments décisifs de ce processus en Europe. C’est en effet là que cette société est aux prises avec le point de vue critique le plus avancé, car là sont nés, à travers les conflits de la cité, puis ceux de la société de classes moderne, la pensée historique et le projet, qui en est l’héritier, de s’approprier totalement l’histoire, de soumettre toutes les conditions existantes à la puissance des individus unis. C’est donc également là, en Europe, que les victoires de la société dominante prennent chaque fois leur forme contre-révolutionnaire la plus caractérisée : bonapartisme, social-démocratie, fascisme, stalinisme, terrorisme d’État. Les industries qui équipent l’aliénation la plus moderne peuvent bien se trouver en Californie ou au Japon, sa puissance se mesure en Europe, avec l’Europe, parce qu’y a toujours été agissante la contestation la plus moderne, qu’il s’agit de neutraliser et de récupérer : la restauration de l’aliénation ne suit pas un autre chemin que les tentatives de désaliénation.

Ainsi dans les années soixante, c’est à partir du terrain européen de la mémoire – mémoire du projet prolétarien d’une société sans classe, mémoire du projet d’émancipation individuelle formulé par l’art moderne – que le développement de l’aliénation modernisée a pu être compris et combattu, et non dans cette banlieue de la pensée qu’est la métropole américaine du spectacle marchand. Cela est si vrai que les quelques formulations critiques partielles produites aux Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale furent essentiellement des résultats du marxisme révolutionnaire des années vingt confronté par l’exil à la réalité de la société de classes la plus avancée, mais qui ainsi déplacés et coupés de leur milieu vivant ne résistèrent pas à la récupération universitaire. Une théorie critique de la société ne peut exister et développer sa vérité qu’en calculant exactement son usage social : elle doit combattre son intégration et sa falsication par la culture dominante pour être là dans son intégrité quand le mouvement réel de la critique en actes en aura le besoin et l’usage. C’est ce que personne ne sut faire, ces années-là, à l’exception de l’Internationale situationniste.

Dans le mouvement de Mai, la critique sociale des nouvelles conditions du capitalisme moderne avait, grâce à la pratique cohérente de ceux qui en étaient les porteurs, rejoint la subversion de ces conditions par l’action autonome du prolétariat. Mais ces deux aspects complémentaires ne furent pas durablement uniés : ils avaient été présents en même temps, reliés par la communication à travers les actes qu’instaurait le mouvement révolutionnaire, mais encore trop séparés, les bureaucraties syndicales ayant pour l’essentiel réussi à isoler les travailleurs dans les usines. L’enjeu de l’époque qui commença alors était la réalisation de ce qui était resté en suspens au mois de mai, l’appropriation par le mouvement réel de « sa propre théorie inconnue ».

La révolution de Mai constituait pour le prolétariat mondial un nouveau point de départ d’une importance historique universelle, et sa défaite ne sufsait absolument pas à assurer une restauration durable de l’ordre ancien : il fallait encore que celui-ci parvienne à vaincre ce qui avait commencé là. Il est assez aisé de constater qu’il a obtenu de notables résultats dans ce sens, mais un tel constat n’a d’intérêt que si l’on se préoccupe de comprendre comment : au contraire de tous les ex-gauchistes rangés qui se sont inconditionnellement ralliés à l’objectivité du monde existant et ne veulent voir dans leurs anciennes velléités critiques qu’une erreur de jeunesse, une illusion subjective, il s’agit de comprendre du point de vue du processus lui-même quelles occasions ont été perdues, comment certaines possibilités ont prévalu aux dépens d’autres, qui auraient pu être mieux défendues, et ce qui aurait pu être tenté, avec quel résultat changé. Pour qui considère d’un œil désabusé l’histoire de ces années, la première constatation qui s’impose est que les responsables de la classe au pouvoir ont réussi à renverser la baisse tendancielle de leur taux de contrôle sur la société. Et il faut bien voir que l’évidente décomposition de la société ne dément pas ce renforcement du contrôle étatique et marchand : elle l’exprime. S’en féliciter serait hors de propos, quand il s’agit de la destruction de tout ce qui existait encore indépendamment de la médiation du spectacle et de l’État.

Ces années que les classes propriétaires ont passées à réorganiser leur domination, on peut donc voir, pour peu que l’on envisage la chose froidement, qu’elles ne les ont ni dormies ni jouées. Mais avant de considérer ce qu’elles ont fait, comment elles ont repris l’initiative, il faut considérer ce que leurs ennemis n’ont pas fait, comment ils les ont laissés reprendre l’initiative. En effet, c’est ce qui fut tout d’abord déterminant, et c’est aussi le côté que nous pouvons le mieux comprendre, car nous l’avons connu d’assez près. Il nous appartient donc une fois encore de dire, avec la nôtre, la vérité du pouvoir.

Au cours des années qui suivirent la révolution de Mai, il semblait à beaucoup que la sentence prononcée alors contre l’organisation sociale existante n’avait plus qu’à être exécutée. La question des moyens de cette exécution était à vrai dire à peine envisagée : il était acquis qu’une autonomie sans frein et une liberté totale pourvoiraient à tout. Ce monde allait nir : la seule raison pour laquelle il aurait pu durer, c’était qu’il existait. Et cette raison paraissait faible, comparée à toutes celles qui annonçaient le contraire. La révolte, née d’une insatisfaction portant sur l’ensemble de la vie, se généralisait ; et toutes les conditions dominantes d’existence étaient comme frappées d’irréalité. Les dirigeants eux-mêmes ne parlaient que de les changer au plus vite.

Pourtant, dans un affrontement de cette nature, les forces se mesurent en grandeurs relatives, et non du point de vue d’un savoir absolu qui sait fort bien parler de décadence en feuilletant les pages du dictionnaire historique. On peut toujours ironiser sur les tares des dirigeants ; mais avec ces tares ils sont encore supportés, ils conservent le pouvoir, et c’est bien tout ce qui leur importe. Cette faible raison de durer qu’était l’existence même du système était nalement assez forte, puisqu’il faut bien admettre que les raisons qui lui ont été opposées se sont révélées plus faibles encore.

En France, le courant de critique sociale qui s’était développé à partir du refus vécu en Mai n’a pas su s’organiser pour battre durablement en brèche le monopole spectaculaire de l’explication. Il est vrai que la théorie d’une telle organisation était aussi neuve que les conditions révolutionnaires qui la rendaient nécessaire. Il était assez facile de savoir ce qui ne pouvait plus servir (partis, syndicats, militantisme), mais ce refus des intermédiaires rendait d’autant plus vitale l’intelligence des médiations nécessaires. Ceux qui avaient trouvé en Mai l’emploi de leur révolte, dans sa jonction avec la première grève générale sauvage de l’histoire, devaient maintenant apprendre ce qu’ils n’avaient eu ni le temps ni le besoin d’apprendre auparavant : à ménager leurs forces, à calculer leur point d’application, bref à penser stratégiquement. La plupart n’y parvint pas, et nombreux furent ceux qui non seulement perdirent le l de l’intelligence historique, mais se perdirent eux-mêmes dans les diverses variantes de la résignation. La mise en pratique, sur la durée, de ce qui avait surtout été ressenti immédiatement comme volonté totale – assez désarmée – de subversion, plutôt que réellement compris dans toutes ses déterminations, était certes une tâche immense. Mais le programme de la révolution moderne, formulant le projet d’une présence historique totale des individus, ne pouvait en tout cas pas être défendu par l’abstention, alors même que partout tant de gens tentaient d’intervenir contre les conditions d’existence qui leur étaient faites.

En dénitive, la principale faiblesse du courant radical de l’après-Mai a été de ne pas se connaître lui-même, avec ses limites et ses tâches précises. En s’identiant abstraitement au « prolétariat », il perdit à la fois, dans cette indétermination radicale d’une nuit de la totalité où disparaissent commodément les difcultés réelles d’une activité qui était encore pour l’essentiel une activité d’avant-garde, l’intelligence de ce qu’il faisait et pouvait faire et celle de ce que faisaient et pouvaient faire les travailleurs en lutte contre leur représentation autonomisée. Dans ce moment où tant de choses étaient possibles, ceux qui se trouvaient sur les positions révolutionnaires les plus avancées ont ainsi laissé aux diverses fractions du gauchisme le terrain des luttes particulières qui se menaient partout, contre chaque aspect de l’aliénation. Ces luttes parlaient sans doute encore souvent un langage mystié, mais le mépris du « parcellaire » afché par les puristes qui se retiraient èrement sous la tente de la totalité était bien plutôt un mépris de la totalité vivante, qui n’est pas un résultat acquis mais un processus pratique, une lutte à travers la particularité de chaque contradiction vécue, pour parvenir à des conditions d’unité et à des conclusions générales.

Les États et les diverses forces de la contre-révolution, quant à eux, n’avaient comme d’habitude aucun besoin de comprendre toute la portée historique de ce qu’ils faisaient, et ils trouvaient facilement dans leur situation menacée le contenu et la matière de leur activité : il leur sufsait de parachever sous la pression de la contestation ce qu’ils avaient commencé à faire dans l’euphorie de la paix sociale, et toutes leurs tâches répressives particulières confluaient spontanément dans cette entreprise de soumettre l’ensemble de la vie aux impératifs de l’économie se développant pour elle-même. Tant que la cohérence oppressive de la marchandise, comme rapport social universel, n’est pas mise en cause, la ruse de la raison marchande garantit à ses serviteurs l’intelligence qui leur suft : ils réalisent leurs intérêts, et il se produit en même temps cette autre chose qui y est cachée, dont leur conscience ne se rendait pas compte et qui n’entrait pas dans leurs vues. Voyez par exemple les staliniens, ennemis conscients du prolétariat s’il en est, et comme ils ont, en brisant les grèves pour conserver leur pouvoir, frayé la voie à la « restructuration industrielle » qui en supprime la base !

En revanche, le mouvement social qui portait le prolétariat à combattre sa misère modernisée et à renouer avec son histoire perdue ne pouvait tirer sa cohérence que de la conscience de son projet. Son cheminement ne pouvait qu’être long et difcile, car il était placé devant la nécessité de se comprendre lui-même, et donc de créer à partir de rien les moyens pratiques d’une telle compréhension. Ce qui revenait ainsi à l’ordre du jour, c’était l’organisation autonome du prolétariat, les Conseils de travailleurs, redénis par l’ensemble de leurs tâches modernes, dès lors que le mouvement même de l’économie, devenant toujours plus visiblement la négation de la vie, détruisait l’illusion d’une autogestion cantonnée à la production existante. Le courant radical des partisans d’une critique sociale moderne, principalement développé dans la jeunesse, défendait bien sûr ce mot d’ordre des Conseils. Mais, impuissant à en préciser le contenu par sa propre activité, en combattant efcacement là où il se trouvait, ce qu’un pouvoir des Conseils devrait abolir dénitivement (urbanisme, culture, loisirs, etc.), il était porté à tout attendre, avec un irréalisme croissant qui se renversait parfois comiquement en dépit critique, de luttes ouvrières qu’il était d’autant plus incapable de soutenir, et même de comprendre, que ce qui l’en séparait était nié magiquement. En France, cette séparation fut renforcée, avec la puissance des bureaucrates syndicaux qui en étaient les gardiens, par le fait que de nombreux jeunes ouvriers choisirent après 1968 de quitter ces usines sur les portes desquelles ils avaient naguère écrit : « Ici nit la liberté. » Ainsi le mouvement qui s’était arrêté en 1968 avant la création d’organisations autonomes renversant la lutte antisyndicale en projet positif de démocratie totale, loin de se renforcer par la mémoire des tentatives prolétariennes du passé, s’affaiblit jusqu’à oublier ce qu’il avait fait lui-même.

En Italie, le processus des luttes de plus en plus ouvertement anti-syndicales du « mai rampant », qui menait irrésistiblement à un affrontement ouvert, avait été interrompu par les bombes policières de Milan en décembre 1969. Et partout ailleurs, dans cette Europe que traversait en tous sens la grève sauvage, on voyait que le prolétariat, après sa première victoire, sa réapparition comme sujet historique, ne parvenait pas à mener plus loin son offensive. Il pouvait bien mettre en crise le système en place, mais ensuite il s’arrêtait, comme s’il n’était pas convaincu de sa capacité à réorganiser le monde selon ses désirs. Et dans ces affaires il suft que les hommes croient ne pas pouvoir accomplir quelque chose pour qu’ils ne le puissent pas effectivement.

Au Portugal plus encore que partout ailleurs cette faiblesse subjective se manifesta clairement comme limite interne, car la crise révolutionnaire qui s’y développa d’avril 1974 à novembre 1975 vit une quasi-disparition de l’État et une impuissance de la répression dont l’histoire offre peu d’exemples sur une telle durée. Cette extrême lenteur du processus révolutionnaire s’explique par la faiblesse des forces en présence, qui leur a épargné mutuellement, pendant si longtemps, l’obligation de conclure : la dualité de pouvoir n’a tant duré que parce qu’elle ne s’est jamais cristallisée totalement.

Le contenu universel de la révolution portugaise fut tout d’abord masqué par l’étrangeté de sa genèse, qui le dissimula en partie à ses principaux protagonistes, les travailleurs qui s’étaient engouffrés dans la brèche ouverte par l’armée, et permit d’autant plus aisément de le dissimuler à leurs alliés possibles en Europe, en premier lieu en Espagne. La vacance du pouvoir, créée par ces soldats qui, devant se battre outre-mer pour que rien ne change au Portugal, choisirent de tout changer au Portugal pour ne plus se battre outre-mer, puis aggravée très vite par la subversion prolétarienne, explique que ce mouvement révolutionnaire pût aisément aller plus loin, par certains aspects, que ses prédécesseurs français et italiens : critique des partis politiques, exigence de la démocratie directe, refus de la manipulation des assemblées, mépris de l’État, critique en actes de la propriété étatique et privée, appropriation des moyens de communication par les travailleurs, et enn mouvement antihiérarchique dans l’armée la rendant inutilisable par les velléités répressives qui tenaient lieu d’État. Mais cette facilité explique également ce qui fut jusqu’au bout la faiblesse d’une révolution qui devait moins ses succès à sa conscience organisée en force pratique qu’à l’inconsistance de ses ennemis et à la neutralité bienveillante de la fraction populo-gauchiste de cette armée qui était désormais le seul pouvoir dans le pays. Et comme on put le voir une fois de plus le 25 novembre 1975, quand la gauche militaire fut nalement éliminée par les ofciers modérés, rien n’est si faible ou instable que le renom d’une puissance qui ne s’appuie pas sur une force à elle : ce mouvement prolétarien qui s’était avancé si loin disparut presque du jour au lendemain, sans avoir même esquissé une quelconque lutte défensive.

Cette conclusion n’était que le dernier d’une série de coups de force par lesquels s’étaient affrontés au sein de l’armée les divers projets de restauration de l’État et de neutralisation du prolétariat. Finalement la mutinerie ouverte des parachutistes fournit le 24 novembre le prétexte légal au déclenchement d’une opération préparée depuis plusieurs mois et prête depuis des semaines. À l’aide d’une seule unité militaire d’une grande infériorité numérique, mais avec une extrême décision, l’aile modérée du M.F.A. réduisit successivement toutes les unités gauchistes ou rebelles, dont les ofciers se laissèrent arrêter sans résistance, prouvant par ce légalisme que leur gauchisme, quoique armé, n’était qu’une parodie anachronique du léninisme. Cette défaite sans combat fut également une défaite pour les travailleurs révolutionnaires, dans la mesure exacte où ils n’avaient pas su eux-mêmes émanciper leur mouvement de la tutelle de ses incompétents protecteurs, et ils passèrent avec un même irréalisme d’un excès de conance à un excès de désarroi. Toute critique abstraite de cette pusillanimité serait évidemment dérisoire, mais il faut cependant constater qu’en cessant d’être acteur dans l’histoire on ne se met pas pour autant à l’abri de ses coups : on les reçoit seulement dans un combat que l’on n’a pas choisi.

Si la révolution portugaise fut en dépit de tout, et d’abord de l’archaïsme de la domination contre laquelle elle commença, une révolution moderne, c’est qu’y fut présente et agissante l’organisation autonome sans laquelle les prolétaires ne peuvent commencer à se communiquer leurs besoins réels. Cette intervention autonome t que la lutte principale ne se déroula pas entre la conservation du passé et son changement révolutionnaire, mais entre deux conceptions générales du changement. L’une positive, effective, puisque ce sont les maîtres de la société qui la mettent quotidiennement en application, construisant avec des moyens sans cesse accrus le décor et les conditions de vie nécessaires au développement de l’économie et de l’État ; l’autre spontanée, hésitante, négative, tout d’abord sans langage et sans projet, mais portée par la lutte même contre ce qu’elle refuse à se redécouvrir comme l’ennemi historique de l’économie et de l’État. La démarcation de ces deux conceptions du changement n’a jamais atteint au Portugal une telle clarté, mais elle l’a assez approchée pour que soient mobilisées à sa rencontre toutes les ressources du brouillage spectaculaire. Le caractère moderne du mouvement révolutionnaire portugais fut ainsi moins manifeste dans ce qu’il t lui-même que dans ce que rent les forces levées contre lui.

On a pu mesurer à cette occasion les progrès accomplis dans la production de l’inconscience depuis l’époque où Rosa Luxembourg, juste avant son assassinat par la social-démocratie, découvrait dans cette représentation ouvrière retournée contre l’autonomie prolétarienne le secret des nouvelles conditions où la question centrale de la révolution ne peut plus être posée ouvertement et honnêtement par une lutte à visage découvert, l’accumulation primitive du spectacle moderne qui, ayant exproprié les hommes de toute intervention sur l’histoire, peut maintenant leur en donner à contempler la version de son choix. Les connexions internationales occultes du coup du 25 novembre (les ofciers modérés ayant hérité du soutien qui était allé tout d’abord à Spinola) eurent pour contrepartie visible, et d’autant plus visible qu’il s’agissait qu’on ne vît qu’elle, la collaboration universelle des agents de l’information et du monopole de l’apparition (politiciens, experts des mass media, etc.) qui montrèrent quelles leçons ils avaient pour leur part su tirer de 1968 en battant des records de falsication et de censure ; au point que le mouvement profond de l’autonomie ouvrière affleura à peine dans l’information, la principale arriération de la révolution portugaise, le gauchisme armé des capitaines, se voyant en revanche placée sous le meilleur éclairage. Cette Sainte-Alliance n’est bien sûr en elle-même pas plus moderne que les intérêts qu’elle sert, mais ses moyens, ses procédés et son champ d’action le sont quant à eux pleinement. Ils dénissent a contrario ce que doit faire un mouvement révolutionnaire pour rompre son isolement et trouver ses alliés. En effet l’information spectaculaire n’est pas seulement le vieux mensonge bourgeois techniquement équipé, mais un moment nécessaire dans l’édication d’une réalité qui échappe au contrôle, à la compréhension comme à la correction historique. C’est également de ce point de vue qu’il faut comprendre le choix des États modernes d’éviter, tant qu’ils le peuvent, une répression sanglante. Ils sont en effet en mesure de savoir qu’il leur faut avant tout dissimuler la ligne de démarcation que trace la guerre sociale, la réalité du choix et de l’intervention possible, empêcher que cet affrontement entre des intérêts universels concernant la totalité de la pratique sociale crève l’image-écran de l’actualité manipulée, où l’évidence des faits est toujours celle du fait accompli, et le fait accompli la reconduction de la vieillerie hiérarchique. Ainsi les commentateurs autorisés, délirant sur leurs propres mensonges, ont-ils pu parler du caractère « surréaliste » de la révolution portugaise, son déroulement devenant effectivement parfaitement incompréhensible dès lors qu’était occultée la menace prolétarienne qui déterminait l’action de tous les autres protagonistes.

Mais au Portugal même, l’effet de spectacle, la dépossession qui rend étrangère aux hommes leur propre histoire, et qui permet que ce qu’ils pensent encore avec les mots du pouvoir leur cache ce qu’ils font déjà contre lui, pesa lourdement sur le développement du mouvement autonome des travailleurs. Ceux qui auraient dû et pu combattre ce retard de la conscience, les partisans d’un programme de subversion totale, illustrèrent jusqu’à la caricature le travers révolutionnariste d’une identication contemplative au prolétariat, dont le radicalisme absolu, postulé par leur impuissance, était censé leur épargner la peine d’avoir à faire vaincre leurs perspectives. Au moment où le mouvement des assemblées était confronté à la nécessité d’inventer son propre langage pour se communiquer ce qu’il faisait et ce qu’il pouvait faire, ils n’entreprirent rien pour aider à son auto-défense contre le bombardement idéologique auquel il était soumis, depuis la falsication stalinienne jusqu’au confusionnisme gauchiste. Cette honteuse démission influa certainement sur le cours des événements, même si elle n’explique pas à elle seule que la coordination directe ébauchée par les assemblées ait été aisément noyautée et neutralisée, le mouvement se trouvant ainsi de plus en plus dépendant d’organes d’information extérieurs (Radio-Renascensa et Republica) partiellement contrôlés par les travailleurs et à tous égards plus vulnérables ; mais surtout, en ne formulant pas dans leur vérité les problèmes pratiques qu’en était arrivé à affronter le mouvement des assemblées, et qui sont ceux qui se poseront toujours à tout mouvement prolétarien, les extrémistes inactifs permirent que ce mouvement soit vaincu et disparaisse sans avoir laissé derrière lui un maximum de conclusions générales utilisables par une lutte plus consciente.

Certes ce ne sont pas les théories qui font l’histoire, et ce ne sont pas elles qui incitent les prolétaires à tenter de jeter bas une organisation sociale : celle-ci s’en charge elle-même excellemment, à défaut de quoi personne ne peut le faire à sa place. Mais une fois que des individus se lancent dans une telle entreprise, et dès lors qu’ils tentent de combattre une ignominie particulière, le fait de disposer d’une conception historique générale, pour autant qu’elle ait été elle-même conçue et formulée dans un tel but, peut grandement leur faciliter l’accès à l’intelligence de leur propre action. Et ce temps gagné peut être décisif, dans un affrontement où tout va généralement très vite. Quelle que soit cependant l’issue de la lutte, si le parti prolétarien a su y proclamer èrement ses buts et les intérêts universels en jeu, il aura remporté là une victoire considérable sur l’organisation de la passivité et de l’amnésie historique. Au contraire, s’il n’a pas afrmé clairement sa perspective autonome, il devra perdre avec le souvenir de ce qu’il a fait la conscience de ce qui était effectivement possible.

L’ampleur des tâches d’un mouvement prolétarien moderne apparut à nouveau en Espagne dans la crise sociale dont l’épuisement du franquisme et des politiques de rechange révéla la profondeur. Le mouvement des assemblées qui se généralisa entre 1976 et 1978 à travers les grèves ouvrières et marqua l’intervention autonome du prolétariat dans la guerre de succession ouverte par la mort de Franco, mouvement qui retrouvait le meilleure tradition libertaire de l’action directe dans la lutte de classe, ne parvint pourtant pas à se connaître lui-même en connaissant tous ses ennemis. Il est vrai que lui manquaient le projet d’émancipation totale et l’expérience organique qu’avait possédés au plus haut degré le mouvement libertaire avant la guerre civile. Mais il était en revanche moins enclin à la rhétorique, moins anti-intellectualiste et plus exigeant vis-à-vis des camarades-dirigeants et des « prestigieux militants ». Bref il était, pour le meilleur et pour le pire, plus moderne : sans idéologie, mais aussi sans langage et sans mémoire.

Dans un premier temps, par son existence même, le mouvement des assemblées démentit tous les menteurs qui, parlant au nom du prolétariat réduit au silence, escomptaient déjà sa soumission présumée auprès des secteurs capitalistes intéressés au changement – qui voyaient bien que le franquisme avait perdu le contrôle de la société espagnole –, se disputant seulement avec eux sur leur propre place dans une gestion rénovée. On put ainsi vérer dans les faits que la démocratie représentative, sous sa forme achevée, n’est pas une approximation mais l’exact contraire de la démocratie réelle : il faut que les hommes cessent de parler directement de leurs propres affaires pour que se mette en place, avec le monopole de la parole qui en est la condition, le spectacle politique. La construction de son mensonge passe par la destruction du milieu pratique de la vérité, où tous les problèmes de la société sont posés tels qu’ils peuvent être résolus.

Contrairement au Portugal, en Espagne le prolétariat ne prota pas d’un affaiblissement de l’État par une tentative réformiste inconsidérée. Le parti de la contre-révolution moderne – ceux qui pour rester dans l’État étaient prêts à y accepter ceux qui voulaient y entrer – avait sans doute appris quelque chose des malheurs de ses voisins : il sacria ce qui devait l’être, mais rien de plus, et sut empêcher que sa retraite se transformât en déroute, reculant pied à pied jusqu’au point où l’équilibre se rétablit, principalement en raison de la dispersion des forces prolétariennes. Cependant, devant ainsi avancer dès le début contre tout et contre tous, le mouvement des assemblées t preuve d’un esprit de décision et d’une détermination remarquables. Venant s’opposer à la modernisation de l’État au moment où les cadres post-universitaires – ici encore plus dépendants de l’État qu’ailleurs, étant donné la faiblesse du capitalisme privé – en espéraient le développement de l’appareil administratif, politique et culturel, propre à créer enn les emplois qu’ils convoitent, les luttes ouvrières suscitèrent instantanément l’hostilité farouche de tout ce personnel subalterne du contrôle social ; les staliniens, en revanche, trouvant là, comme il est normal, leurs plus fermes partisans.

L’offensive atteignit son point culminant à Vitoria (février-mars 1976). Si les grèves madrilènes de janvier avaient convaincu les patrons de la nécessité de syndicats qui contrôlent les travailleurs, la grève générale de Vitoria torpilla dénitivement le projet de rénovation stalinienne du syndicat vertical et dévoila le pacte embryonnaire entre le régime et l’opposition. Ce fut la n de la relative tolérance dont avait fait preuve le gouvernement pour rendre crédibles ses promesses de réforme. Les ouvriers de Vitoria furent mitraillés, l’opposition se chargeant d’isoler leur soulèvement. À partir de ce moment, avec l’échec de la réforme franquiste, la bourgeoisie, là où elle n’est pas liée par des intérêts vitaux aux institutions de la dictature, doit se résigner à la légalisation des partis et des syndicats ; et l’opposition s’unier pour négocier une réforme politique et un pacte social avec un nouveau gouvernement qui liquide les aspects les moins présentables de l’héritage franquiste et prépare des élections.

Aucun aménagement politique ne pouvait bien sûr satisfaire réellement un mouvement qui était une critique en actes de la politique, et de toute représentation séparée. Mais pour unier ses forces il devait maintenant unier ses revendications, les résumer par un mot d’ordre simple qui contienne le dépassement des luttes éparses, leur donner la forme d’un objectif général dans lequel l’ensemble des travailleurs puisse reconnaître un besoin essentiel, pour en imposer la satisfaction. An de se battre véritablement pour elles-mêmes, les assemblées devaient de battre contre l’opposition, tirer toutes les conséquences de ce qu’elles avaient appris dans la lutte et traiter la bureaucratie politico-syndicale en ennemie, au même titre que le franquisme. « Ou les assemblées ou les syndicats », telle était l’alternative que posèrent les prolétaires les plus conscients, et c’était bien là la nécessité tactique qui concentrait en elle l’unication possible dans un projet révolutionnaire cohérent. La nécessité de l’auto-organisation était vivement ressentie, et les syndicats furent tout d’abord largement boycottés, mais la coordination ne dépassa presque jamais, de façon durable, un cadre local. L’absence d’un courant assembléiste organisé s’exprimant en tant que tel et reformulant clairement la critique des syndicats qui était dans toutes les têtes, contribua à ce que la dispersion et la confusion s’installent. Et les grèves de l’automne 1976, pourtant plus organisées et plus dures, n’aboutirent qu’à la manifestation du 12 novembre, où, en échange de la possibilité d’exprimer leur enthousiasme combatif, les travailleurs acceptèrent la direction des bureaucraties syndicales, la démonstration anti-franquiste devenant ainsi une démonstration de discipline syndicale. Le retard de la conscience pris à partir de là ne devait plus se rattraper, ce qui n’avait pas su se rendre visible étant de mieux en mieux refoulé par l’organisation des apparences démocratiques. Le mouvement des assemblées avait laissé passer ce moment décisif où une initiative hardie peut bouleverser complètement l’ordre des données, faire que les conditions soient désormais changées pour tous, parce que la perspective révolutionnaire devient tangible et oblige chacun à se déterminer par rapport à elle.

Ce n’est pas ici le lieu d’analyser en détail le mécanisme de la défaite qui s’ensuivit, ni ses principaux résultats. Mais il nous faut en revanche discerner comment agirent les forces modernes de la contre-révolution, que l’on avait déjà vues à l’œuvre au Portugal.

En fait les hommes ne se mettent jamais durablement en mouvement pour abattre une organisation sociale par simple détestation de ce qui existe : il faut que d’une manière ou d’une autre ils possèdent une conception positive de la vie qu’ils veulent vivre. C’est ce qu’a possédé l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, surtout dans sa fraction anarchiste, qui est justement celle qui a mené le plus loin, lors de la révolution espagnole de 1936, la liquidation de l’ancien ordre des choses. Cette conception positive, les prolétaires peuvent bien sûr l’acquérir dans la lutte même, la communauté qui en est le moyen dessinant les contours du but. Mais encore faut-il que les valeurs pratiques ainsi produites se transmettent dans un langage autonome et s’unient dans un projet historique.

Les divers succès dont en ces années quatre-vingt la propagande des marchandises et des États nous entretient complaisamment – succès qui se rejoignent tous dans l’approfondissement de la séparation et l’équipement surabondant de la passivité – ont été permis par un succès plus profond dont, en revanche, elle ne peut strictement rien dire, et qu’elle ne peut même pas mentionner : le refoulement et l’occultation du projet d’activité historique supérieure qui était le contenu latent des mouvements prolétariens de l’après-1968. La cristallisation d’un projet collectif uniant les besoins révolutionnaires de l’époque a toujours été une tâche de longue haleine, mais elle est aujourd’hui d’autant plus difcile que les contributions, théoriques ou pratiques, à sa formulation sont d’emblée confrontées à la puissance de falsication et d’occultation sans précédent acquise par la société de classes. Non seulement celle-ci parvient en temps normal à ce qu’aucun problème ne soit posé et débattu socialement dans ses termes véridiques, mais quand cela arrive – et il n’y faut rien de moins qu’un mouvement révolutionnaire – elle parvient à en empêcher une reconnaissance exacte, ou à la faire oublier très vite.

Le mouvement des assemblées en Espagne avait posé dans sa simple vérité la question d’une liquidation historique du franquisme qui renoue véritablement avec la volonté d’émancipation révolutionnaire qui avait été si marquée dans ce pays : cette liquidation ne pouvait à l’évidence être effective et irréversible qu’avec l’abolition de la domination de classe que les politiciens de l’opposition aspiraient à servir, et des moyens étatiques dont ils espéraient hériter pour cela. À défaut de quoi on verrait à nouveau une de ces monstruosités hybrides que produit spontanément un système d’oppression qui ne sait décourager la critique qu’en devenant toujours plus innommable. Cet enjeu est passé à peu près inaperçu, dans une Europe où depuis presque quarante ans la fausse conscience de gauche se défoulait hypocritement sur le franquisme, et plus encore sur l’image qu’il lui convenait de s’en faire, de tout ce qu’elle ne combattait pas chez elle. Et en Espagne même, la vérité dont était porteur le mouvement des assemblées n’a pas réussi à s’imposer assez irréversiblement pour fournir une base pratique au jugement du monde que doivent entreprendre ceux qui le combattent. L’ersatz de démocratie mis en place en Espagne est certes un mensonge particulièrement grossier et répugnant, avec son roi, ses policiers et ses militaires franquistes, ses staliniens et ses socialistes gouvernant sous la tutelle militaire comme quand ils étaient ministres de Primo de Rivera ; mais, selon le principe qui régit l’ensemble des réalités produites par le système spectaculaire, il n’est pas tant fait pour être cru que pour occuper tout le terrain de l’expression sociale. Et pour être ainsi admis faute de comparaison possible, comme n’importe quelle nourriture falsiée. C’est alors la vérité qui devient une extravagance et un scandale. Elle est amère, il faut la cracher : le cinquantième anniversaire de la révolution de 1936 pourra être tranquillement commémoré par tous ses vainqueurs réconciliés, ce qui avait été tenté là n’a désormais plus de sens pour les citoyens satisfaits de la néo-démocratie, de même que leur sont parfaitement étrangères les qualités traditionnellement reconnues au peuple espagnol : fierté, indépendance ou courage.

Par Henri Graetz - Publié dans : Encyclopédie des Nuisances - Communauté : Littérature engagée
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Dimanche 23 novembre 7 23 /11 /Nov 22:44
 

DISCOURS PRÉLIMINAIRE


I


Pour Diderot et ses amis, la puissance pratique qu’étaient en train d’acquérir les hommes avec le développement de la production marchande annonçait un monde délivré des préjugés et gouverné par la raison, un monde plus riche en occasions de jouissances, où chacun serait libre dans sa recherche du bonheur. Après plus de deux siècles, et quoique dans sa modestie elle prétende être encore loin d’avoir dispensé tous ses bienfaits, le moment est à l’évidence venu de juger sur pièces cette production marchande : elle a en effet assez transformé le monde pour qu’il soit possible d’apprécier ce qu’elle nous a apporté, et pas encore assez pour qu’il soit impossible de se souvenir de ce dont elle nous a privé. Voilà d’ailleurs une opportunité que l’on peut s’étonner de voir si peu utilisée : jamais les discussions sur la nécessité de l’économie marchande ne furent aussi rares qu’à présent, alors que, pour la première fois, tout le monde peut en discuter. Il est vrai que si nos contemporains saisissaient cette possibilité de juger leur histoire, ils pourraient aussi bien s’emparer de celle de la faire librement. Nous n’en sommes pas là, mais, pour y parvenir, il nous semble opportun de répandre le goût pour la première de ces activités. Nous allons essayer d’y aider.

En effet, nous ne comptons plus guère sur la production marchande elle-même pour lasser enfin, par l’accumulation de ses résultats désastreux, la patience de ceux qui en sont quotidiennement les victimes. Cela même était sans doute encore trop lui accorder, car il s’avère qu’en même temps qu’elle produit ce qui paraissait hier encore insupportable, elle produit également les hommes capables de le supporter. Ou du moins incapables de formuler et de se communiquer leur insatisfaction, ce qui revient au même : les mœurs se détériorent, la perte du sens des mots y participe. C’est donc ce côté de la production présente de nuisances que nous envisageons de saboter, puisqu’il se trouve que c’est celui sur lequel nous pouvons avoir quelque action.

Notre ambition est de montrer concrètement comment la société de classes contient (recèle et refoule) la possibilité historique de son dépassement, et comment sa lutte contre cette menace la mène aux pires excès dans la nocivité. L’ouvrage que nous commençons, et dont nous n’osons espérer que nous soyons contraints de l’interrompre par manque de matière, a ainsi deux objectifs : comme Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers, il doit exposer comment chacune des spécialisations professionnelles qui composent l’activité sociale permise apporte sa contribution à la dégradation générale des conditions d’existence ; comme Encyclopédie, il doit exposer l’unité de la production de nuisances comme développement autoritaire dont l’arbitraire est l’image inversée et cauchemardesque de la liberté possible de notre époque. Il s’agit en même temps d’indiquer, là où elles peuvent se discerner, les voies du dépassement de cette paralysie historique que les classes propriétaires rêvent de rendre irréversible en l’accablant de prothèses.


Là où les encyclopédistes pouvaient faire l’inventaire enthousiaste d’un monde matériel délivré de l’illusion religieuse, là où Marx pouvait encore voir « la révélation exotérique des forces essentielles de l’homme », il nous faut aujourd’hui décrire le royaume de l’illusion techniquement équipée et le « livre ouvert » de l’impuissance à faire consciemment leur histoire des hommes asservis à leur propre production. Nous nous attacherons à explorer méthodiquement le possible refoulé en faisant l’inventaire exact de ce qui, dans les immenses moyens accumulés, pourrait servir à une vie plus libre, et de ce qui ne pourra jamais servir qu’à la perpétuation de l’oppression.


Si l’illusion n’a pas disparu de la vie sociale, mais s’y est au contraire édié un royaume indépendant, c’est sans doute que se sont aggravées les conditions qui la rendent socialement nécessaire. La Raison invoquée par les encyclopédistes était, subsumée dans l’idéologie, la rationalité particulière, scientique et technique, expérimentée dans la production matérielle, et dont la victoire sur les chimères de l’ordre ancien devait rendre les hommes maîtres de leur destin. Mais cette raison n’a pas donné tous les beaux résultats que l’on en attendait, parce que la production matérielle monopolisée par la marchandise, étant fondée sur la séparation, entre les hommes ainsi qu’entre eux et le produit de leur activité, n’avait pas cessé de porter en elle l’irrationalité. De sorte que son développement a bien plutôt été celui de la déraison devenant plus puissante. Voyez comme ce monde qu’ils produisent de part en part est plus hostile aux misérables civilisés que ne l’a jamais été la nature pour les sauvages les plus démunis ! Eux du moins se sentaient chez eux dans un monde habité par la pensée magique. De ce point de vue subjectif, celui des hommes auxquels elle est censée rendre leur environnement compréhensible, on peut simplement dénir la science moderne, dans son dernier état, comme une magie qui ne fonctionne pas.


Tant va la croyance au progrès qu’à la n elle se lasse… Ersatz bourgeois de la religion, l’idée d’un avenir meilleur garanti se décompose inexorablement, mais sur ce fumier poussent des fleurs monstrueuses : la nostalgie qui hante nos contemporains, et qui leur fait envisager sous un jour idyllique toutes les formes archaïques de survie et de conscience qui y sont liées, porte la marque indélébile de l’impuissance et de la puérilité. Il faut pourtant avouer qu’en face la béate apologie de la technique est humainement encore plus dégoûtante. Afrmons donc hautement contre ce faux dilemme du passéisme et du modernisme que rien ne saurait être à la fois plus moderne et moins complaisant envers les illusions du progrès que le projet d’émancipation totale né avec les luttes du prolétariat du dix-neuvième siècle, projet que le développement considérable des moyens d’asservissement oblige dialectiquement à préciser et à approfondir. Il est certain que le cours suivi par l’organisation matérielle de la production marchande, loin de créer les bases pour la réalisation de ce projet, l’a au contraire rendue plus difcile que jamais. Mais c’était peut-être ce qu’il fallait pour qu’il ose paraître ce qu’il est – le projet d’une histoire consciente qui ne peut fonder sa cause sur aucune nécessité extérieure à celles que se reconnaissent eux-mêmes les individus.

Malgré sa tournure vaguement idéaliste, la formule de Lewis Mumford dans sa préface à Technique et civilisation reste ainsi un excellent préalable à la critique historique de tous les prétendus « impératifs techniques » : « Ce que l’homme a créé, il peut le détruire. Ce que l’homme peut détruire, il peut aussi le refaire de toute autre façon. » La simple perception de cette possibilité est cependant refoulée par toute l’organisation présente de la culture, par les séparations qu’elle établit entre les problèmes en acceptant les séparations socialement dominantes. C’est une platitude de dire qu’aujourd’hui l’extrême division du travail intellectuel empêche de parvenir à une vision encyclopédique, d’embrasser d’un seul coup d’œil le « cercle des connaissances ». Mais cette platitude dissimule, comme toujours, une apologie antidialectique de ce qui existe, car elle ne voit l’unité possible de la connaissance que sur le terrain du savoir séparé et n’envisage de la reconstituer qu’en surmontant la séparation à l’aide des seuls instruments conceptuels et matériels de la séparation. Ainsi le savoir émietté par la spécialisation intellectuelle poursuit-il sa rédemption, de colloques en symposiums, dans la recherche impuissante d’un recollage « pluridisciplinaire » de ses morceaux, caricature d’universalité qui est à la « vue universelle et concrète du tout » ce que les quartiers parodiques dont l’édication parachève la destruction d’une ville sont à cette ville, du temps où elle était vivante. Le seul aboutissement possible, au-delà du verbiage confusionniste qui retombe souvent dans la poubelle mystique, de ces velléités unitaires de la pensée séparée aux prises avec la totalité, c’est d’instrumenter le contrôle totalitaire de la vie, l’État incarnant concrètement cette unité d’un monde sans unité à la recherche de laquelle elles sont spéculativement lancées. À l’opposé des holdings que constituent sous la tutelle de l’État ces entreprises intellectuelles en faillite, notre point de vue unitaire est celui qui se découvre à partir de la misère de la vie quotidienne ; y compris d’ailleurs celle des spécialistes eux-mêmes, qui doivent d’admettre totalement démunis dès qu’ils sortent de l’exercice de leur spécialité. Ainsi ne voulons-nous reconstituer le « cercle des connaissances » que pour relier chacun des points qui le composent à ce centre commun, la dépossession de tout pouvoir sur leur vie qui est le lot de l’immense majorité des hommes.

À l’encontre de toutes les tentatives encyclopédiques depuis Diderot, la réalité dont nous partons est donc l’ignorance. Il nous semble qu’il s’agit là d’une faculté humaine dont l’exercice est véritablement quotidien et familier à tous nos contemporains ; et donc d’une réalité plus assurée et plus aisément observable que l’immense champ des connaissances avec lesquelles ils entretiennent – et nous entretenons – des relations moins directes, ou plus hasardeuses. Toute Encyclopédie qui prend pour objet le savoir humain sans commencer par afrmer et par prendre pour base générale ce fait que les hommes s’en trouvent socialement séparés ne peut que participer à cette soupe populaire de la culture, distribution par les spécialistes de fragments racornis de connaissances surnageant dans une bouillie d’idéologie, qui participe elle-même de la reproduction de l’ignorance, de son entretien paternaliste. Notre méthode au contraire consiste en un développement à partir du sentiment immédiat de dépossession devant la science et la technique, à partir de la révolte qu’elle inspire : c’est une conception grandiose qui jamais ne perd de vue la totalité, qui cherche à la maintenir, à la conquérir ; elle va droit au malaise interne dans tout ce qui existe et n’accepte rien comme allant de soi.

La révolte devant la séparation d’avec le savoir scientique est la vérité sociale extra-scientifique qui juge historiquement cette science, le besoin de conscience qui embrasse tout et qui doit ramener à lui les connaissances précises expropriées par les pouvoirs existants, comme la construction d’une vie libre devra pratiquement reprendre le contrôle de toutes les techniques pour les soumettre à ses exigences. Car quelle que soit la question qu’on aborde et le côté dont on l’aborde, à peine franchies les curiosités extérieures, dès le périmètre, il faut bien, à la convergence des rayons, reconnaître pour centre du cercle l’ignorance et la dépossession. Négatif de la culture spectaculaire qui contient le désir d’une connaissance concrète permettant enn, par la reconquête de tous ses moyens pratiques possibles, l’accord entre les exigences subjectives et celles du monde extérieur.

Ainsi notre Encyclopédie ne saurait-elle tirer ses principes et ses critères d’aucune des rationalités particulières dont la validité dans un domaine spécialisé de l’activité ne peut plus cacher la faillite, dès lors que leur emploi social lui-même est devenu dangereusement irrationnel. La sempiternelle « crise de la raison » n’est jamais que la crise de la raison dominante, que la crise des raisons de la classe dominante. Il faut avouer que si dans cette situation le ton irrationaliste ne coûte rien à quelques idéologues, le reproche d’irrationalisme ne coûte rien à quelques autres. Cette confusion est le symptôme d’une époque qui ne sait, pas plus que de ses autres moyens, se servir de la pensée rationnelle. Non pas qu’elle en ait trop, comme on le prétend souvent, mais elle ne l’a pas où il faut. Un des malheurs de ce temps est que les contradictions de la conscience individuelle sont condamnées par le refoulement social à s’appauvrir faute de déploiement dans une expérience vivante et à se satisfaire de substituts et de compensations misérables. Ces contradictions ne sont pas entièrement réductibles aux formes de conscience historiquement produites, car ce qui est perçu et exprimé à travers celles-ci, plus ou moins heureusement, c’est-à-dire aujourd’hui très malheureusement, est l’expérience humaine universelle du passage de la vie, et du refus de ce passage. De ce point de vue, on peut dire que non seulement il y avait d’autres possibilités dans l’histoire, mais que l’histoire elle-même, telle que l’Europe l’a imposée au reste du monde, n’était qu’une possibilité parmi d’autres et, jusqu’à nouvel ordre, pas forcément la meilleure : une société traditionnelle offrait sans doute de meilleures conditions de réalisation de soi-même que n’en offre aujourd’hui cette société partiellement historique, qui l’est assez pour tout précipiter dans le malheur, et pas assez pour choisir consciemment l’emploi de ses moyens.

La seule raison historique possible, et pas seulement pour inspirer la rédaction d’une Encyclopédie, est celle que peut fonder pratiquement l’activité d’une société libre en détruisant tout ce qui lui est opposé, en soumettant tout au dialogue des individus associés. Et sur ce terrain débarrassé des fantômes créés par la peur, pourront se déployer rationnellement et poétiquement – et donc aussi se renouveler – les aspirations qui participent du versant anti-historique de la conscience et qui sont aujourd’hui réduites à la parodie impuissante (occultisme et néo-sorcelleries en tout genre).

Ce projet révolutionnaire qui hante l’histoire moderne reste le seul digne d’être défendu. Et tout d’abord, pour ceux à qui cette ère de la falsication n’a pas fait passer le goût de la vérité, parce que c’est seulement à partir de lui, de ses progrès comme de ses reculs, que l’on peut comprendre le texte social, sinon indéchiffrable, de notre époque. Notre but est d’établir ce fait en décrivant concrètement et dans le détail ce qu’est devenu entre les mains de ses gestionnaires ce que l’on ose à peine continuer à appeler la vie humaine, la vie y manquant tout autant que l’humanité. Il s’agit donc, formulé en négatif, d’un programme exhaustif pour la révolution qui devra réorganiser l’ensemble des conditions d’existence en héritant de tous les problèmes que la société de classes est actuellement incapable de résoudre. En formulant tous les attendus de la sentence que cette société prononce massivement contre elle-même, nous espérons donner l’exemple de cette « vue universelle et concrète du tout, indépendante de toute autorité et de toute métaphysique abstraite » que Hegel saluait chez les premiers encyclopédistes et sans laquelle le mépris pour ce qui existe retombe dans le nihilisme passif. Nous qualie tout particulièrement pour un tel travail de n’être en aucune manière des savants, tels que peut les éduquer cette organisation sociale. Ce que nous avons appris sur elle, nous l’avons appris en la combattant, et dans le seul but de la combattre mieux : nos connaissances ne sont ainsi nullement adaptées à ses propres critères d’utilité. C’est précisément ce qu’il fallait pour la juger du point de vue de la vie réelle prolétarisée, dépossédée de tout, y compris des informations sur l’étendue de sa dépossession. Comme le disait George Orwell, qui en son temps a su mieux que personne décrire les débuts de cette bureaucratisation du monde dont nous pouvons aujourd’hui goûter les progrès décisifs : « Là où je vois que les gens comme nous comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas par leur talent de prédire des événements spéciques, mais bien par leur capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Et cette capacité n’est pas distincte du choix pratique de n’avoir aucun intérêt qui en empêche l’exercice.

Il nous faut cependant répondre à l’objection selon laquelle des formulations comme les nôtres seraient de quelque manière empreintes d’un catastrophisme complaisant, où se déguiserait en constatation affligée le désir de voir sortir de l’extrémité du mal la nécessité de son renversement. Certes chaque génération de révolutionnaires, depuis qu’existe le projet prolétarien d’une société sans classes, a voulu se persuader que la lutte qu’elle menait était décisive et que la société dominante avait enn atteint le point où son effondrement devenait inéluctable ; ou du moins au-delà duquel les nécessités de son maintien l’obligeraient à faire à l’immense majorité des hommes de telles conditions d’existence qu’ils seraient en quelque sorte contraints à la conscience et acculés à la révolution. Et chaque fois, on a vu au contraire que les limites de l’insupportable pouvaient encore être reculées, avec pour seul résultat jusqu’ici une sophistication toujours plus poussée de la lâcheté et de la simulation chez les honnêtes citoyens de l’ignominie.

Il ne saurait être question pour nous d’ironiser sur la part d’illusion qu’ont souvent entretenue sur leur propre action les révolutionnaires du passé : laissons cette commodité au genre de réalistes qui, quant à eux, trouvent plus directement leurs consolations et ce qu’ils appellent leurs plaisirs à l’intérieur de la bassesse présente, bien adaptée, il est vrai, à leurs minuscules appétits. Non seulement on préfèrera toujours avoir tort avec ceux qui croyaient être les derniers à endurer la mutilation de la vie, et ne pouvaient concevoir que se perpétue plus longtemps l’accumulation de la dépossession, plutôt que d’avoir raison avec leurs vainqueurs, ou les héritiers de leurs vainqueurs, – mais surtout, les raisons les mieux fondées, parce que les moins « scientiques », de ces révoltés vaincus sont aujourd’hui les plus concrètes et les plus pressantes qui soient. Pour quiconque ne s’identie pas envers et contre tout aux forces de l’inertie dévalant toujours plus vite la pente de l’horreur programmée, ces raisons sont aussi tangibles que le macabre projet de rendre irréversible le résultat du développement prolique des marchandises, et, parodie sinistre du projet révolutionnaire d’un homme total, de suréquiper encore l’inrmité des individus, de les réduire dénitivement à l’état de pantins convulsifs, agités par leurs innombrables prothèses marchandes, au rythme d’une machinerie télématique omniprésente. Et ces raisons vaincues continuent donc à juger l’ensemble du développement ultérieur, pour que nous puissions le condamner en toute connaissance de cause.

Ainsi la base subjective du désir révolutionnaire se trouve-t-elle dépouillée par le mouvement de l’histoire aliénée de toute apparence d’arbitraire : l’objectivité du monde encore existant est de part en part déterminée par ces aspirations qu’il lui faut, interminablement, écraser, et en même temps continuer à justier en les écrasant. Ce qui en revanche a été cruellement démenti, malgré ou plutôt à cause d’une volonté d’objectivité désincarnée qui prétendait faire l’économie de l’afrmation du choix individuel, c’est l’assurance de parler au nom d’un avenir garanti, assurance qui se payait le plus souvent d’une identication unilatérale des possibilités de liberté à un « développement des forces productives » conçu sur le triste modèle du progrès bourgeois. Encore faut-il dialectiser l’appréciation de ce qui se révèle aujourd’hui à nous comme une illusion : d’une part, l’idée selon laquelle le développement même des forces matérielles, dans le cadre de la société bourgeoise, facilitait leur réappropriation révolutionnaire et les rendait toujours plus adaptées à l’usage qu’en aurait une société libre, cette idée n’était pas une erreur de la théorie qu’il faudrait maintenant corriger, mais l’expression d’une possibilité historique effectivement présente qu’il fallait alors tenter de saisir ; expression malheureusement mystiée dès lors que s’oubliait l’activité consciente qui devait imposer cette possibilité, contre toutes les autres. D’autre part, l’idée de la réappropriation réalisable, devenue ainsi idéologique dans l’abandon contemplatif au cours économique des choses, a elle-même joué un rôle dans le fait que les choses continuent leur cours autonome, et constitué au stade suivant un facteur contre-révolutionnaire décisif. Sans doute, l’assurance d’hériter du monde n’a-t-elle pas seulement été la base de l’idéologie bureaucratique, mais aussi, pour nombre de révolutionnaires, le ressort de leur fermeté et de leur courage, jusqu’à la mort. Mais quant à nous, à tous ceux qui sont réellement décidés à précipiter la disparition du monde existant, disons simplement que notre sort est de ne pouvoir tirer notre fermeté et notre courage d’aucune assurance de cet ordre.

Le tournant historique devant lequel nous nous trouvons peut être déni en disant qu’aujourd’hui non seulement « tout développement d’une nouvelle force productive est en même temps une arme contre les ouvriers » (Marx), mais il est avant tout, et presque uniquement, une machine de guerre contre le projet révolutionnaire du prolétariat : ce n’est plus seulement que la sélection parmi toutes les inventions techniques applicables est faite en fonction des nécessités du maintien de pouvoir de classe, ni que leur organisation d’ensemble, la forme donnée à ces techniques, sont déterminées par l’impératif du secret bureaucratique, pour perpétuer le monopole de leur emploi, mais que ces fameuses « forces productives » sont maintenant mobilisées par les classes propriétaires et leurs États pour rendre irréversible l’expropriation de la vie et ravager le monde jusqu’à en faire quelque chose que personne ne puisse plus songer à leur disputer.

Nous ne rejetons donc pas ce qui existe et se décompose avec toujours plus de nocivité au nom d’un avenir que nous représenterions mieux que ses propriétaires ofciels. Nous considérons au contraire que ceux-ci représentent excellemment l’avenir, tout l’avenir calculable à partir de l’abjection présente : ils ne représentent même plus que cela, et on peut le leur laisser. Face à cette entreprise de désolation planiée, dont le programme explicite est de produire un monde indétournable, les révolutionnaires se trouvent dans cette situation nouvelle d’avoir à lutter pour défendre le présent, pour y conserver ouvertes toutes les autres possibilités de changement – à commencer bien sûr par cette possibilité première que constituent les conditions minimales de survie de l’espèce –, celles-là mêmes que la société dominante cherche à bloquer en tentant de réduire irrévocablement l’histoire à la reproduction élargie du passé ; et l’avenir à la gestion des déchets du présent.

Certes le projet de produire un monde indétournable, interdisant pour l’éternité toute réappropriation révolutionnaire, un tel projet est absurde et suicidaire, puisque cela signierait un monde strictement invivable, où se matérialiserait catastrophiquement le néant historique auquel les classes propriétaires se condamnent de bon cœur avec les prolétaires, pour que continue l’histoire économique des choses. Cependant la démonstration de cette absurdité qu’est la tentative de construire un monde où la réication absolue ne serait pas la mort, si on la laisse se poursuivre trop longtemps, risque fort d’être la dernière dont nous gratie le capitalisme, mais pas de la manière désirée. Et personne n’aura plus alors l’occasion de voir là une contre-révolution nalement totale dont doit nécessairement sortir une révolution non moins totale, car ce ne sera plus dans son idéologie économique, mais dans les faits, que la bourgeoisie aura réussi à faire en sorte qu’il y ait eu de l’histoire et qu’il n’y en ait plus.

On peut dire que c’est désormais l’État qui se donne pour tâche de créer enn la situation qui rende impossible tout retour en arrière, qui interdise aux hommes de revenir sur leur propre histoire et de réveiller leur raison endormie pour considérer leur puissance avec des yeux désabusés et choisir librement l’usage qu’ils veulent en faire. Et il appartient donc aux révolutionnaires de mettre à prot ce qui peut être une position de force, celle que leur procure la fuite en avant démentielle des pouvoirs et de l’économie autonomisée à laquelle ceux-ci ont lié leur sort. Car contre cette prétention de rendre irréversibles l’état de fait et le fait de l’État en en rendant indestructibles les nuisances, ils ne représentent plus seulement un choix différent mais le simple réalisme : ils défendent tout autant un rejet qu’un projet, et peuvent mobiliser pour leur cause, à côté du désir d’inconnu, l’instinct de conservation. Admirable coïncidence : pour sauver le peu de l’existence humaine qui n’a pas encore été désastreusement gangrené par la production marchande, et à la conservation duquel chacun est directement intéressé, il faut une révolution sociale ; pour que la révolution sociale reste possible, il faut défendre ce à partir de quoi une vie libre devra être construite, et d’où seul on peut encore la concevoir, et juger tout le reste. À commencer par la mémoire de tout ce qui fut activité libre dans l’histoire, tentatives à la lumière desquelles le malheur économique apparaît clairement pour ce qu’il est, un indéterminable détour dans la production de l’homme par lui-même, qui menace de l’égarer dénitivement. Ce qui dans le passé a pu être créé de plus prometteur, comme décor ou signe d’une communauté vivante, c’est ce système qui s’est lui-même affairé à le saccager ou à le rendre incompréhensible. De la qualité contenue dans toute création authentique, on peut dire ce que disait André Breton des productions des aborigènes d’Australie : « Que l’homme, aujourd’hui en peine de se survivre, mesure là ses pouvoirs perdus ; que celui qui, dans l’aliénation générale, résiste à sa propre aliénation, “recule sur lui-même comme le boomerang d’Australie, dans la deuxième période de son trajet”. » Ainsi, ce qui nous permet d’entr’apercevoir les prodiges dont serait capable une humanité libre nous est une raison de plus pour tout attendre des forces déchaînées de la liquidation sociale.


Encyclopédie des Nuisances, 1984.

Par Henri Graetz - Communauté : Littérature engagée
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